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Israéliens et Palestiniens, la logique de l'affrontemement
Élie Barnavi
Le Point 1543 - 12 avril 2002


L'histoire du conflit israélo-palestinien est, selon le cliché consacré, la chronique d'une tragédie annoncée. En France comme ailleurs, les gens prennent parti pour les uns ou pour les autres en fonction de leurs propres passions. Le spectacle proche-oriental est de bonne qualité. Il y a du sang et des larmes, des vieilles pierres et des lieux saints « des-trois-religions-monothéistes », des héros et des vilains et, si l'intrigue est au fond désespérément statique, elle déborde en apparence de rebondissements intéressants. Mais qui se soucie de son épaisseur historique, seule capable de la rendre tant soit peu intelligible ?

Ces quelques lignes ne s'adressent pas à ceux qui pensent qu'Israël est une créature illégitime, l'enfant bâtard de l'impérialisme yankee et de la mauvaise conscience occidentale déposé à la sauvette dans la Palestine mandataire pour le plus grand malheur de ses véritables propriétaires. Ceux-là ont fait leur religion, si j'ose dire, et rien ne leur fera changer d'avis, quoi que fasse ou ne fasse pas Israël. Ceux-là, il faut les passer par profits et pertes. Elles s'adressent à ceux qui ont conservé la capacité de douter, donc de réfléchir. Voici, à leur intention, quelques jalons historiques, de quoi nourrir leurs doutes, donc leur réflexion.

Le conflit dont nous sommes en train de vivre la phase paroxystique est vieux de près d'un siècle. Dans son essence, il est né du rejet arabe de l'implant sioniste. Vu ainsi, il était probablement inévitable. Par quel miracle, en effet, éviter l'affrontement entre la volonté juive de créer un État-nation souverain sur le seul morceau de terre que les Juifs aient considéré leur depuis des temps immémoriaux et la volonté arabe de les en empêcher ? Ainsi, lorsque au sortir de la Première Guerre mondiale la Société des Nations confie le mandat sur la Palestine à la Grande-Bretagne, à charge pour elle de le préparer à l'indépendance, la nouvelle puissance mandataire hérite d'un problème qu'elle fera de son mieux pour embrouiller faute de savoir comment le résoudre.

Dans les années 1930, deux faits majeurs contribuent à cristalliser les camps en présence : l'émergence, face au défi sioniste, d'un nationalisme proprement palestinien ; et l'amoncellement des nuages au-dessus du judaïsme européen. En 1936 éclate la grande révolte, antibritannique et antijuive tout à la fois, des Arabes de Palestine. Un an plus tard, une commission d'enquête britannique dépêchée sur place par le gouvernement de Sa Majesté conclut au caractère irréconciliable des aspirations nationales des deux communautés et préconise pour la première fois le partage du pays en un État juif et un État arabe, comme on dit à l'époque. À ce moment, Hitler est installé au pouvoir depuis cinq ans déjà. Bientôt, la Seconde Guerre mondiale va enfermer les Juifs d'Europe dans une nasse mortelle.

L'État d'Israël eût-il jamais vu le jour si la tourmente nazie n'avait emporté le tiers du peuple juif ? Toujours est-il que l'ampleur de la catastrophe transforme l'idéologie sioniste, naguère minoritaire, en un mouvement de masse, en même temps qu'elle impose la solution d'un État juif à la communauté internationale. Le 29 novembre 1947, soit dix ans après le rapport de la commission d'enquête britannique, l'Assemblée générale des Nations unies en adopte le principe à la majorité requise des deux tiers.

Si les Juifs acceptent aussitôt la résolution, les Arabes la rejettent, commettant ainsi leur première faute stratégique majeure. En effet, non seulement elle assurait la création d'un État palestinien souverain sur la majeure partie du pays, mais l'exiguïté du territoire alloué à l'État juif rendait la pérennité de celui-ci aléatoire. De ce refus premier découleront tous les malheurs du Proche-Orient.

La guerre civile qui éclate dans la foulée de la résolution de partage, puis, dès l'abandon par les Britanniques d'un mandat devenu sans objet et la proclamation immédiate de l'État d'Israël, l'invasion de la coalition arabe, tournent à l'avantage du jeune État. De sa guerre d'indépendance, Israël sort avec des frontières plus défendables, un territoire plus étendu, une population plus homogène. Ce sont les Palestiniens qui paient le prix de l'agression et de l'incurie de leurs alliés : Israël et la Transjordanie de l'émir Abdallah se partagent le territoire qui leur était alloué par les Nations unies, renvoyant ainsi aux calendes grecques un État palestinien dont de toute manière les Arabes ne voulaient pas. Surtout, quelque sept cent mille d'entre eux prennent le chemin de l'exil et s'en vont peupler des camps de fortune gérés par la charité internationale. On ne le dira jamais assez, le « problème des réfugiés » est né de la guerre et n'a été maintenu sans solution que pour servir d'abcès de fixation dans la guerre que les Arabes entendaient poursuivre contre Israël.

C'est dans les camps que se forgent les caractères originaux du nationalisme palestinien - un nationalisme réactif, fondé sur le mythe du retour, et tout entier tourné contre Israël, à la fois repoussoir et modèle inavoué. Lorsque, en 1964, l'Organisation de Libération de la Palestine se dote d'une Charte nationale, ce texte fondateur reprendra tous les présupposés du mouvement national juif, au point qu'on est en droit d'y lire un sionisme en miroir.

Trois ans plus tard, Israël s'empare de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de la vieille ville de Jérusalem lors de la campagne éclair des Six-Jours, autre coup de poker désastreux des États arabes, l'Égypte de Nasser en tête. Or, la guerre de juin 1967 change radicalement les données du problème. Avec l'ensemble du monde arabe, puisqu'elle donne à Israël les atouts nécessaires pour transformer son contentieux avec ses voisins en un conflit territorial classique, « la paix contre les territoires ». Et avec les Palestiniens, puisqu'en mettant Israéliens et Palestiniens face à face, elle remet sur le métier un État palestinien qui autrement n'aurait jamais eu la moindre chance de voir le jour.

Il faudra encore dix ans et une conflagration majeure - la guerre du Kippour d'octobre 1973 - pour que le président Sadate en tire, avec le panache que l'on sait, les conséquences qui s'imposent. Il faudra encore une décennie et une guerre de plus - la guerre du Liban - pour que l'OLP parvienne plus ou moins à la même conclusion. Ce sera la déclaration d'Alger de 1988, par laquelle la Centrale palestinienne se résout à la création d'un État palestinien aux côtés de l'État d'Israël. D'Alger à Oslo (1993), d'Oslo à Camp David (1999) - en principe un chemin droit vers l'acceptation de l'inévitable : le compromis historique, le partage de la terre, la réconciliation.

C'était aller vite en besogne. Une paix de compromis signifie nécessairement pour les deux peuples renoncer à une part de leur rêve national : pour les Israéliens, le rêve du Grand Israël, que nombreux parmi eux se sont mis à caresser après la découverte éblouie, dans la foulée du « miracle » des Six-Jours, du cour de l'Israël biblique. Pour les Palestiniens, le rêve du « retour », évidemment incompatible avec la survie d'un État juif souverain. À Oslo implicitement, à Camp David explicitement, Israël a fait son deuil de sa part de rêve, seulement pour s'apercevoir que les Palestiniens refusaient d'abandonner le leur. Comme la guerre d'Indépendance un demi-siècle auparavant, la vague de violence qui balaie notre malheureuse contrée depuis la fin septembre 2000 est née de ce refus primordial-là. Le reste est péripétie diplomatique. Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas sur les implantations ou sur le tracé des frontières qu'a achoppé le « processus de paix », mais sur Jérusalem et sur le « droit au retour », c'est-à-dire sur la légitimité d'un État juif en terre d'islam.

Le temps d'une brève lueur d'espoir, nous étions nombreux à penser que cette question des origines ne se posait plus que pour une poignée de fanatiques. Il est triste de constater qu'après tant de sang et de larmes, elle soit toujours là, d'une brûlante et désespérante actualité. Le mot désabusé d'un historien anglais me revient à l'esprit : « C'est la tragédie d'un monde où l'homme doit vivre avec la vision que la découverte de la formule de réconciliation est toujours laissée à la charge des générations futures, alors que la passion se sera refroidie en curiosité et les souffrances des peuples seront devenues des exercices scolaires. Le diable qui bâtit des ponts n'enjambe de tels abîmes que lorsque ce qu'il y a de plus précieux s'est englouti à tout jamais. »