Accueil   La liste des Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

En comparant Ramallah à Auschwitz, le romancier José Saramago fait preuve d'un tragique mépris des mots, aux conséquences graves.
Mots à maux
Elie Barnavi, ambassadeur d'Israël en France.

Le mercredi 10 avril 2002

Le propos de José Saramago, prix Nobel de littérature, participe d'une entreprise de délégitimation radicale de l'Etat d'Israël. 'autre jour, sur France Inter, un auditeur a affirmé que les opérations de Tsahal dans les territoires palestiniens réhabilitaient la mémoire de Hitler, ou quelque chose d'approchant. En visite dans la région avec une délégation du Parlement international des écrivains, le romancier portugais José Saramago, prix Nobel de littérature, a comparé Ramallah à... Auschwitz. On peut renvoyer le premier d'un haussement d'épaules à son anonymat imbécile et haineux et se débarrasser du second en arguant de la sénilité d'un vieux stalinien atteint d'incontinence verbale. On aurait tort. Les deux sont caractéristiques d'un phénomène général et de son application particulière.


Le phénomène général est l'insoutenable légèreté dont on use et abuse du langage comme des analogies historiques - le terrifiant mépris des mots dont notre époque est coutumière et le goût des comparaisons irresponsables n'étant d'ailleurs que les deux faces d'une même médaille. Son application particulière à Israël et au conflit israélo-palestinien lui confère une dimension proprement tragique. Le recensement des illustrations de cette double dérive ferait un épais volume. Contentons-nous de Monsieur Saramago, c'est un cas d'école.

Monsieur Saramago est un touriste humanitaire et bien-pensant. Comme tant d'autres, notamment sa version beauf de la Confédération paysanne, il n'est pas allé là-bas pour s'informer. Il y est allé pour conforter une idée qu'il s'est faite chez lui, bien au chaud, devant sa télé, entouré de ses livres et confit dans sa bonne conscience. Bien sûr, il ignore tout de la complexité du drame qui se joue au Proche-Orient, ne comprend rien aux angoisses des peuples qui s'y font face depuis des décennies et se moque des facteurs psychologiques, démographiques, sociaux, culturels et politiques qui rendent si difficile une lecture intelligente des événements tragiques dont la télévision lui renvoie une image caricaturale. Les faits mêmes qu'il a sous les yeux le laissent froid : à l'heure où il profère ses inepties, la campagne militaire israélienne s'est soldée par une poignée de tués palestiniens, tous armés, soit moins que les Israéliens, tous civils, assassinés à Netanya le soir du repas pascal, massacre qui a provoqué précisément ladite campagne militaire. Plongé dans la réalité forcément pénible d'une action de guerre, il ne lui vient pas à l'idée d'en analyser les tenants et les aboutissants, ne serait-ce que pour la critiquer en connaissance de cause. Comment le ferait-il, puisqu'il ne s'en est pas donné les moyens, pourquoi s'en serait-il donné les moyens puisqu'il n'en avait nulle intention ?

Cette cécité volontaire aurait pu conduire l'auteur de l'Aveuglement à d'autres comparaisons historiques blessantes, l'histoire contemporaine en fournit une pelletée. Il a préféré aller droit à l'essentiel, à Auschwitz. A une journaliste israélienne qui lui faisait remarquer que, tout de même, il n'y avait point de chambres à gaz à Ramallah, l'illustre écrivain a rétorqué que cela ne saurait tarder...

Malgré son évidente absurdité, la violence inouïe de l'accusation et, surtout, son inscription dans une longue série d'agressions verbales et physiques antijuives et anti-israéliennes, conduit à d'amères réflexions.

D'abord, si Ramallah est Auschwitz, alors Auschwitz n'est plus qu'une opération militaire qui a particulièrement mal tourné. Que Tsahal plante à Ramallah des chambres à gaz, ce qu'il fera très certainement si on lui en laisse le loisir, et l'histoire se sera dupliquée à l'identique. Cette effrayante banalisation de la Shoah a un nom : négationnisme. En effet, le négationnisme n'est pas uniquement la négation pure et simple du génocide ; en sa forme plus subtile, il consiste à lui assimiler tout et n'importe quoi. Monsieur Saramago n'est certes pas négationniste à la Faurisson, il est négationniste à la Monsieur Jourdain ; mais il est négationniste.

Ensuite, comment ne pas voir que le propos de Saramago vient de loin. Il révèle la persistance têtue de cette affection pathologique de l'âme européenne pour laquelle un des pères du sionisme politique, le Docteur Léo Pinsker, a inventé le néologisme de «judéophobie». En effet, rien de ce que font les Juifs n'est à mesurer à l'aune de la normalité, fût-ce dans ses aspects les plus discutables. Ainsi, pour dire tout le mal que l'on pense de ce qu'ils font à Ramallah, les méfaits des colonialismes européens ne suffisent pas, il y faut ceux des nazis. Et voilà comment on retourne contre les fils les crimes commis naguère contre les pères. Monsieur Saramago n'est certes pas un antisémite vulgaire à la Bardèche ; mais il est antisémite.

Enfin, le propos de Saramago participe d'une entreprise de délégitimation radicale de l'Etat d'Israël. Car, si Ramallah s'apparente à Auschwitz, l'Etat qui se rend coupable d'un tel crime n'a pas droit à l'existence. On ne discute pas avec un tel Etat, on ne fait certainement pas la paix avec lui, on l'élimine. L'Etat, pas le régime.

En effet, de l'Allemagne nazie à la Serbie de Milosevic en passant par l'Afrique du Sud de l'apartheid, le Cambodge de Pol Pot ou l'Irak de Saddam Hussein, innombrables ont été les régimes jugés criminels et illégitimes par la communauté internationale ; mais nul n'a songé à remettre en cause la légitimité de ces Etats. Dans le cas d'Israël, c'est à l'Etat lui-même, à son essence, à son idéologie fondatrice qu'on en veut. Israël est ainsi le seul Etat constitué, par ailleurs porté sur les fonts baptismaux par les Nations unies, dont les membres de ces mêmes Nations unies souhaitent explicitement la destruction. Monsieur Saramago n'appelle certes pas publiquement au démantèlement de l'Etat d'Israël, du moins pas à ma connaissance ; d'autres s'en chargent, et lui leur apporte sa caution morale et intellectuelle.

Le dit de José Saramago renvoie ainsi non pas à la politique du gouvernement Sharon, qui peut prêter le flanc à la critique, même acerbe, comme tout gouvernement démocratiquement élu ; mais plutôt aux grands autodafés antijuifs contemporains : la fameuse résolution de l'ONU de 1975 assimilant le sionisme à une forme de racisme et de discrimination raciale, ou encore la grand-messe antisémite de Durban. Que cet assaut contre le peuple d'Israël et le peuple juif tout entier prenne appui sur des idéologies respectables - la laïcité, l'antiracisme, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes -, sur des valeurs universelles qui ont fondé l'Etat juif et qui sont gravées dans le marbre de sa Déclaration d'Indépendance, voilà qui doit faire réfléchir tout démocrate. Une civilisation qui a perdu le respect des mots est guettée par la décadence. L'humanitaire dévoyé est une forme de fascisme sournois. Or le fascisme, c'est d'abord la manipulation de la parole.

Un dernier mot aux frères ennemis palestiniens. Ne vous laissez pas abuser par les sirènes qui se défoulent sur votre malheur de leurs propres complexes et s'offrent à bon compte d'héroïques frissons ; On a la guerre d'Espagne qu'on peut. Ce n'est pas avec Monsieur Saramago et ses semblables que vous avez à faire la paix, ce n'est pas avec eux que vous aurez à vivre en voisins aussi longtemps qu'il nous sera donné de vivre sur cette terre. C'est avec moi. Lui est un touriste chez nous, il fait trois petits tours et puis s'en va, content de lui-même et de sa conscience soulagée. Moi, j'y suis pour y rester.