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Audition de M. Elie Barnavi, Ambassadeur d'Israël en France du 12 décembre 2001

ASSEMBLÉE NATIONALE

COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Présidence de M. Jean-Bernard Raimond, Vice-président

M. Jean-Bernard Raimond, Président, a remercié M. Elie Barnavi de sa présence devant la Commission à un moment clé où de nombreux éléments sont en jeu avec la venue sur place de MM. Zinni et Solana, et la déclaration de l'Union européenne. En outre, les Israéliens ont fait savoir qu'ils étaient satisfaits des mesures prises par l'Autorité palestinienne pour mettre fin aux violences.

M. Elie Barnavi a expliqué qu'avec la dernière vague d'attentats qu'a connue Israël, on avait estimé être parvenu à un palier, voire un carrefour, en tout cas un moment de vérité, mais, comme souvent, ce ne fut pas réellement le cas. La situation était telle que l'on avait le sentiment que quelque chose allait enfin se passer, mais le Proche-Orient est une région qui a une capacité exceptionnelle de résistance à l'horreur. Chaque fois, à un moment de crise intense, succède une période alternant terrorisme et répression.

Néanmoins, la plupart des observateurs considère que l'on est arrivé à un véritable carrefour, à un moment de vérité, que l'on ne peut plus continuer comme cela. On pourrait dire : encore un attentat de ce type et c'est la fin de l'Autorité palestinienne sous la forme qui est la sienne aujourd'hui. Cependant, on n'en est pas encore là. C'est pourquoi mieux vaut parler de palier plutôt que de carrefour. Il s'est demandé quels étaient les scénarios possibles : les blocages, les pressions exercées sur les différentes parties.

Pourquoi chacune des parties agit-elle de la sorte ? Côté palestinien, l'Autorité et surtout le chef de cette Autorité agissent sous la pression de forces contradictoires. M. Yasser Arafat réagit en suivant la ligne de moindre résistance ; il fait face à la pression forte d'Israël qui s'est durcie dernièrement, au bouclage et à la destruction des infrastructures de sécurité de l'Autorité. La pression israélienne est destinée à lui faire comprendre qu'il faut qu'il mette fin à l'Intifada, voie sans issue, pour permettre la reprise d'un processus de négociation.

La pression de la rue va en sens contraire. L'opinion palestinienne s'est radicalisée après quatorze ans de guerre. D'un côté, elle souhaite la poursuite de l'Intifada, mais aspire aussi à la paix ; elle est aussi contradictoire que l'opinion publique israélienne. Cependant, les Palestiniens sont majoritairement favorables à la poursuite de l'Intifada et considèrent que chaque appel au calme va dans le mauvais sens.

De plus, le Président Yasser Arafat est soumis à la pression des mouvements terroristes, le Djihad islamique et le Hamas, bien plus dangereux, car il n'est pas seulement un mouvement terroriste mais un véritable mouvement d'opposition au Président Yasser Arafat ; il dispose d'une branche politique et d'organisations caritatives en matière d'éducation et de santé. Il représente un grand danger.

Ensuite, M. Yasser Arafat doit faire face aux pressions d'un entourage impatient, qui exige l'arrêt de l'Intifada, ce qui est nouveau. Les grands barons de l'Autorité palestinienne estiment que l'Intifada pourrait entraîner l'effondrement de l'Autorité, l'anarchie, avec des Territoires échappant à tout contrôle, la constitution de milices locales dans la région de Djénine. MM. Abou Mazen, Abou Ala et Rajoub sont très conscients de ce problème et ont demandé l'arrêt de la violence et la transformation de l'Intifada en mouvement populaire.

L'Autorité palestinienne est également soumise à la pression internationale ; jusqu'à maintenant elle était essentiellement américaine, elle est également européenne. Si auparavant l'Union européenne exerçait des pressions, elle ne les rendait pas publiques ; ce n'est plus le cas désormais. On sait que, lorsque M. Yasser Arafat venait en visite à Paris, il n'entendait pas que des choses agréables, mais rien n'était évoqué publiquement. Maintenant, l'Union européenne émet publiquement des critiques, ce qui est nouveau, et les Israéliens s'en félicitent. Pour qu'il y ait des négociations de paix renouvelées, il faut constituer un front entre l'Union européenne et les Etats-Unis permettant de définir un cadre diplomatique et une règle du jeu. En même temps, il est nécessaire que la violence cesse.

Quant au Président Yasser Arafat, il a lui-même un rôle à jouer. Le coup de semonce de l'Union européenne est lié à son comportement et à ses incohérences ; on se focalise sur sa personne, ce qui n'est pas habituel, mais il convient de prendre en compte les structures du pouvoir de l'Autorité palestinienne qui convergent vers le Président Yasser Arafat.

Or on constate que le monde est lassé d'Arafat. C'est un homme qui ment, et ment mal ; il dit tout et son contraire, il fait des promesses non suivies d'effet. Cette façon d'agir est due en partie à sa situation, à un choix ou à sa psychologie, mais l'homme a fini par agacer tout le monde. Ainsi, le Premier ministre Tony Blair a assez mal réagi quand il s'est aperçu qu'un terroriste dont Arafat avait assuré qu'il était en prison, avait été abattu le lendemain par les Israéliens alors qu'il circulait librement. D'autres exemples de la sorte ont largement entamé la crédibilité du personnage. Ainsi, interviewé récemment par la télévision israélienne, son apparition fut catastrophique ; il était mal préparé. Alors qu'il avait une occasion unique de s'expliquer devant le public israélien, il a accusé le Mossad d'avoir tué le Ministre Zevi et affirmé que M. Sharon était arrivé au pouvoir grâce à une conspiration avec M. Barak pour permettre l'écrasement de l'Intifada. Il est donc très difficile de traiter avec le Président Yasser Arafat ; c'est problématique pour les Américains comme pour les Européens.

Il existe évidemment aussi des blocages et des contradictions du côté israélien. M. Ariel Sharon est soumis à des pressions contradictoires. D'un côté, son opinion publique fortement radicalisée et fatiguée des attentats terroristes lui reproche la mollesse et l'inaction. Mais cette opinion est aussi, à 59%, favorable à la reprise des négociations avec l'Autorité palestinienne dans le cadre d'une paix de compromis assez large. La famille politique d'Ariel Sharon s'estime souvent mal représentée par lui.

D'un autre côté, M. Sharon a aussi besoin des Travaillistes. Il est parfois conduit sous la pression de la communauté internationale et, surtout, des Etats-Unis. Le monde comprend qu'Israël doit réagir ; pour autant, la question se pose toujours de savoir jusqu'où réagir sans franchir la ligne rouge et faire sombrer la région entière dans le chaos.

Les pressions contradictoires qui s'exercent sur les responsables et les énormes intérêts en jeu expliquent à la fois pourquoi M. Yasser Arafat n'agit pas plus vigoureusement à l'encontre des mouvements islamistes palestiniens et pourquoi Israël n'a pas franchi cette ligne rouge.

Il y a deux scénarios pour l'avenir : dans un cas, l'émissaire américain au Proche-Orient, M. Anthony Zinni, parvient à arracher un cessez-le-feu sur le terrain et à engager un début de mise en _uvre du rapport Mitchell, ce que tout le monde souhaite. L'autre scénario est l'échec du cessez-le-feu. On arriverait alors à la conclusion selon laquelle la présence de M. Yasser Arafat est un obstacle définitif à l'évolution positive de la situation sur le terrain.

M. Elie Barnavi ayant parlé de fatigue de l'opinion israélienne devant l'attitude des Palestiniens, M. Edouard Balladur lui a demandé si la diplomatie israélienne était consciente de la grande lassitude des Occidentaux face à l'absence de solution au conflit israélo-palestinien depuis trente ans et, dans l'affirmative, si elle prenait en compte soit le risque d'un désintérêt de la communauté internationale soit l'éventualité que celle-ci exerce des pressions très fortes sur les deux protagonistes pour aboutir à la paix.

Abordant la question de la poursuite par tous les gouvernements israéliens successifs de la politique des colonies en Cisjordanie et à Gaza, il a jugé, à l'instar de beaucoup d'autres, qu'elle n'était pas conforme aux résolutions de l'ONU et a demandé à M. l'Ambassadeur s'il considérait que leur démantèlement était une condition d'une paix durable et, dans l'affirmative, si Israël y était prêt.

M. Elie Barnavi s'est déclaré à titre personnel très conscient du risque de lassitude de l'opinion internationale. Il a estimé toutefois peu probable que l'opinion finisse par se désintéresser de ce conflit tant les risques d'embrasement de la région semblent importants. Il est vrai en revanche que la communauté internationale supporte de moins en moins les abcès de fixation et pratique de plus en plus l'ingérence. Si les pressions que la communauté internationale entend exercer sont équitables, il n'y aucune raison de les craindre. La déclaration des Quinze doit être considérée comme l'expression d'un  ras le bol  et comme la volonté de faire pression sur les deux parties. L'histoire des négociations de paix montre au demeurant que les avancées sont le résultat d'initiatives internes soutenues pour leur mise en _uvre par une aide externe.

Le démantèlement des colonies est bien sûr une des conditions de la paix. A Taba, ce n'est pas la question des colonies qui a provoqué l'échec des négociations. Israël est conscient que le futur Etat palestinien doit être viable et cohérent. En conséquence, même si certains Israéliens estiment qu'il faut garder l'ensemble des colonies, en invoquant des raisons de sécurité ou religieuses, le Gouvernement israélien sait qu'il devra les démanteler pour l'essentiel. Le fait que 80% des colons vivent sur 3% du territoire des colonies devrait faciliter les choses.

Israël ne cherche pas à remettre en question l'Autorité palestinienne ou à éliminer son chef, pour deux raisons au moins. D'abord, parce que toutes les tentatives d'Israël de négocier avec d'autres personnalités se sont historiquement soldées par des échecs, notamment dans les années 70. Il est plus que probable que toute personne dont Israël voudrait faire son interlocuteur serait immédiatement liquidée, comme le fut en son temps Béchir Gémayel après avoir conclu la paix avec Israël. Ensuite, M. Yasser Arafat jouit au sein des Palestiniens d'une immense aura ; c'est lui qui a ramassé les morceaux épars d'une nation et l'a soutenue à bout de bras. Malheureusement aujourd'hui, pour des raisons qui tiennent à sa personnalité, à l'image qu'il souhaite laisser dans l'histoire, il ne conclura pas d'accord de paix. La seule solution est d'attendre et voir ce qui va se passer. Dans tous les cas, Israël ne peut accepter la répétition d'attentats comme celui de Jérusalem.

Notant que les commentaires très critiques prononcés par M. Elie Barnavi à l'encontre de l'action de M. Yasser Arafat étaient lourds de menace et correspondaient peu à son discours habituel, M. Gérard Charasse a souhaité savoir si le Gouvernement israélien pensait que M. Yasser Arafat demeurait un interlocuteur possible et, dans la négative, si cela ne revenait pas à favoriser le Hamas.

Par ailleurs, considérant que la doctrine sioniste sur laquelle s'est bâti Israël et qui interdit toute autre présence ne procurait aucune réponse à la situation actuelle, il a demandé si des hommes politiques israéliens favorables à la paix pourraient un jour s'en éloigner.

M. Elie Barnavi a répondu qu'il était faux d'opposer un sionisme qui exclurait les Palestiniens à un autre qui les accepterait. Historiquement, les choses ne sont pas passées ainsi. Les discussions ont porté à l'époque sur la question d'un Etat binational. Herzl ou Ben Gourion, qui représentent le sionisme classique, défendaient l'idée d'un Etat national juif contre les partisans d'un Etat binational. C'est finalement l'option qui a été retenue. Aujourd'hui, certains voudraient faire resurgir l'idée d'un Etat binational. Mais quel serait son modèle : Chypre, le Liban ? Même en Belgique, le système ne fonctionne pas très bien. En réalité, la solution passe probablement par la réalisation effective de deux Etats avec plus tard une formule confédérative qui permette une intégration économique forte.

Se réjouissant du fait qu'Israël n'envisage pas d'intervenir dans le choix des dirigeants palestiniens, M. Hervé de Charette a néanmoins estimé que M. Yasser Arafat était un obstacle à la paix et qu'il devait partir. La question se pose alors de savoir si, en Palestine, la nouvelle génération est capable de maîtriser les mouvements terroristes et a la volonté de signer la paix avec Israël.

M. Elie Barnavi a répondu à M. Hervé de Charette qu'il avait pris connaissance de sa déclaration et qu'il l'avait transmise à Jérusalem.

La jeune génération de la classe politique palestinienne semble davantage apte que l'ancienne à s'insérer dans un jeu démocratique. Malgré la corruption, il n'y a pas de violence politique à l'intérieur du mouvement palestinien, à l'intérieur de celui-ci une culture démocratique, assez unique parmi les mouvements nationaux du tiers-monde, existe.

Dans cette classe politique palestinienne, il y a des gens tout à fait valables, voire brillants. Mais les successeurs potentiels d'Arafat les plus probables appartiennent au groupe des exilés en Tunisie et sont donc peu populaires dans les Territoires palestiniens, que se soit le successeur  légal , M. Abou Ala, président du Conseil législatif palestinien, ou M. Abou Mazen. Ainsi, il faudrait plutôt s'attendre à une direction collégiale comprenant des leaders politiques historiques et des chefs militaires tels que MM. Dahlan et Radjoub, chefs respectifs de la sécurité à Gaza et en Cisjordanie. Cependant, la succession à l'intérieur de ce système totalement autocratique risque de se régler dans la violence. Pour cette raison, il n'est pas possible de souhaiter la fin de M. Yasser Arafat. Cette hypothèse est d'ailleurs traditionnellement la grande peur de la France, dont la position est assez isolée mais persistante sur ce sujet.

M. Pierre Brana a souhaité savoir si une force d'interposition des Nations unies pourrait se déployer dans le cas où la situation continuerait à se dégrader.

Ayant bien noté qu'Israël n'avait pas voulu liquider physiquement M. Yasser Arafat, Mme Yvette Roudy s'est demandé si l'humiliation n'était pas pire que la mort dans la mesure où il a été tué politiquement par Israël.

M. Georges Hage a rappelé que dans tous les conflits et dans l'intérêt de la paix à venir il fallait chercher d'où vient la violence première. Dans le cas présent, elle vient du XIXème siècle et elle perdure comme un abcès de fixation. Alors que ce conflit pourrait se régler, il convient de se demander à qui ce crime profite.

M. Elie Barnavi a considéré que la proposition d'une force d'interposition était une fausse bonne idée qui ne peut fonctionner que si les deux parties sont d'accord et y trouvent un intérêt mutuel. Sans une ligne de démarcation claire, qui n'existe pas, une telle force est inutile. A la suite d'un accord, elle pourrait avoir un rôle important. C'est pourquoi, une idée fréquemment proposée vise à envoyer une force d'observateurs, comme celle préconisée par la Commission Mitchell.

En ce qui concerne la baisse d'autorité dont souffre Yasser Arafat, elle est bien davantage une cause qu'une conséquence de la situation actuelle. De toute façon il n'est pas possible d'opposer l'influence de M. Yasser Arafat d'un côté et celles des islamistes de l'autre. En effet, tous participent au conflit actuel, c'est par exemple le cas de la Force 17, la garde présidentielle d'Arafat. Cela explique la politique israélienne qui a pour but de faire changer de position à Arafat. Celui-ci en a les moyens car il a sous ses ordres 70 000 hommes armés, bien que les accords d'Oslo aient prévu un maximum de 30 000. Il peut donc facilement en finir avec le Hamas, mais il n'en a pas la volonté politique, il n'est pas prêt à payer le prix politique que cela coûterait.