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Eli Barnavi : «Un accord immédiat est exclu»
Eli Barnavi, historien, artisan du rapprochement israélo-arabe et proche du Parti travailliste, vient de prendre ses nouvelles fonctions d'ambassadeur d'Israël en France. Il répond aux questions du «Figaro».

Propos recueillis par Luc de Barochez
Publié le 10 janvier 2001, page 2
LE FIGARO. - Que peut-on attendre dans les négociations de paix d'ici la fin du mandat du président américain Bill Clinton, le 20 janvier?
Eli BARNAVI. - Il me semble exclu d'arriver à un accord détaillé, définitif, et qui mette fin au conflit. Nous n'avons plus le temps. Au maximum, nous pouvons espérer, d'ici au 20 janvier, une déclaration de principes, qui prendrait la forme d'une déclaration présidentielle de Bill Clinton, à laquelle les deux dirigeants, Ehud Barak et Yasser Arafat, seraient éventuellement associés. Le président Clinton ne peut pas s'en aller sans marquer la fin de ses efforts, sans essayer de poser un cadre, même modeste, à la poursuite des négociations. Il y aura quelque chose, mais ce sera très en deçà de ce qu'on pouvait espérer.

Qu'aurait pu faire le gouvernement israélien?
Israël aurait pu emporter le morceau s'il avait renoncé à ses dernières lignes rouges: la souveraineté sur le mont du Temple et le droit au retour des réfugiés palestiniens. Si Israël avait lâché sur ces deux points, il aurait pu y avoir un accord. Mais cela aurait été une défaite en rase campagne. La partie palestinienne a peu à peu radicalisé ses positions, notamment parce qu'Israël a donné l'impression d'avoir concédé sous la pression.

Comment expliquez-vous l'attachement des Israéliens à l'esplanade des Mosquées (mont du Temple), sur laquelle aujourd'hui il n'y a que des mosquées?
Il faut comprendre le poids des symboles dans la vie d'un peuple. Le mont du Temple est le point d'ancrage de notre mémoire nationale. Pourtant, nous avons fait des propositions aux Palestiniens. Nous avons été jusqu'à envisager une internationalisation, ce qui est extraordinaire pour Israël, qui a toujours refusé d'internationaliser le conflit. Mais nous ne voulons pas d'un transfert pur et simple de la souveraineté aux Palestiniens sur un lieu qui, pour nous, est sacré.

Au point de remettre en cause la paix, pour de vieilles pierres?
Que valons-nous sans vieilles pierres? C'est sur les questions de principes et de symboles que les hommes se battent avec le plus d'acharnement. Quand on touche au sacré et aux symboles du sacré, la négociation devient très difficile. Nous avons proposé une forme de partage ou d'abandon mutuel de souveraineté. Pourquoi les Palestiniens, qui ont déjà l'administration (du lieu), veulent-ils aussi la souveraineté? Les Américains ont proposé de donner la surface aux Palestiniens et le sous-sol aux Israéliens. Les Palestiniens n'ont pas voulu non plus.

Israël peut-il envisager un compromis sur le droit au retour des réfugiés palestiniens?
La réponse à cette question est un non absolu. Ce n'est pas possible, non seulement sur le plan pratique, mais aussi en principe. Le droit du retour doit se réaliser dans les deux Etats nations qui ont été prévus à l'origine par la déclaration de partage de la Palestine. Autrement, c'est faire bon marché du droit à l'autodétermination des Israéliens. Si l'Etat d'Israël a un sens historique, c'est précisément qu'il y ait un endroit au monde où les juifs sont majoritaires, où ils peuvent s'autodéterminer. On nous a demandé de reconnaître en principe le droit du retour, même s'il n'était pas appliqué. Mais ce serait ouvrir la porte à un irrédentisme qui nous empoisonnerait la vie pendant des générations. C'est pourquoi il faut clore cette question d'emblée.

Le candidat de la droite aux élections en Israël, Ariel Sharon, apparaît souvent comme un épouvantail à l'extérieur d'Israël. Est-il capable de faire la paix?
Sharon est un ancien général, il passe pour un dur. Mais c'est lui qui a démantelé les implantations dans le Sinaï lors de la paix avec l'Egypte. Il est considéré par beaucoup d'Israéliens, y compris à gauche, comme un pragmatique. Peu de gens savent qu'il est issu du mouvement travailliste. Ce n'est pas un fanatique religieux, loin de là. Ce que je demanderais à l'opinion française, s'il était élu, ce serait d'attendre et de le juger sur pièces.

Israël a critiqué récemment le rôle de la France au Proche-Orient. Tentez-vous de réparer les pots cassés?
Entre la France et Israël, il n'y a pas de pots cassés, mais des malentendus. Fondamentalement, les relations sont bonnes. Les divergences sur le processus de paix ne doivent pas empêcher des relations bilatérales amicales. Nous avons eu tort d'envenimer les choses. Nous avons un problème mutuel d'image, que j'entends contribuer à corriger. La France est un pays central pour nous.

N'y a-t-il pas un a priori israélien contre la France, jugée pro-arabe?
Il y a eu, en France, un style, une façon de parler d'Israël et à Israël, une expression d'opposition systématique à tout ce qu'était Israël dans sa dimension proche-orientale. Je citerai en exemple les efforts de la France, au début des années 80, pour empêcher Israël de renouer avec les pays africains. L'opinion israélienne considère souvent la France comme une puissance d'opposition. Pourtant, l'establishment politique sait bien que ce n'est plus le cas, même s'il y a encore quelques reliquats.

Et avec la communauté juive française?
L'un de mes objectifs est d'établir un dialogue aussi étroit que possible avec la communauté juive. Lorsque la paix se fera, j'entends mener un travail d'explication et de pédagogie pour convaincre les juifs de France que cet accord de paix est dans le meilleur intérêt d'Israël. Ce n'est pas une tâche facile, car il existe une angoisse qui veut que chaque concession territoriale mette en danger l'Etat d'Israël. Cela s'explique par la distance, mais aussi par une sorte de romantisme sioniste, qui a de moins en moins cours en Israël, mais qui imprègne encore les esprits en diaspora.