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Ariel Sharon : «Je suis un expert en situations désespérées»
A la veille de l'élection du premier ministre en Israël, le candidat de la droite a accordé au Figaro magazine son unique entretien à la presse internationale. L'occasion pour lui d'affirmer qu'il sera capable de gagner la paix, comme il a gagné la guerre. Entre entretien et confidences.

Propos recueillis par Patrick Wajsman et André Soussan
Publié le 3 février 2000, page 26

Le Figaro Magazine - Monsieur Sharon, vous aurez peut-être à conduire le destin d'Israël en cette période extrêmement troublée. L'ampleur de la tâche qui vous attend ne vous effraie-t-elle pas ? Pourquoi réussiriez-vous là où tous vos prédécesseurs ont échoué ?
Ariel Sharon - Etre premier ministre en Israël est peut-être ce qu'il y a de plus difficile au monde ! Si je me sens néanmoins capable d'assumer ces fonctions, c'est d'abord parce que je suis le seul homme dans ce pays à avoir occupé autant de postes gouvernementaux différents : ministre de la Défense, des Affaires étrangères, de l'Agriculture, du Commerce et de l'Industrie, des Infrastructures nationales, de la Construction et du Logement... Sans oublier mon poste de responsable de l'Immigration et de l'Intégration. En tant que militaire, j'ai également commandé la plupart des grands corps. Je suis, par surcroît, le fondateur du Likoud. Et il fallait pour cela faire cohabiter cinq partis politiques différents, ce qui, croyez-moi, n'était pas une mince affaire ! J'ai, par ailleurs, une qualité que même mes adversaires me reconnaissent : je sais déléguer et exiger que ceux auxquels je délègue soient vraiment responsables. Enfin, je n'oublie jamais de consulter les uns et les autres avant de décider en dernier ressort.
Ehud Barak, lui, a toujours pris des décisions essentielles pour notre pays de façon totalement solitaire et son expérience, finalement, s'est révélée très limitée. Sa gestion catastrophique de la crise actuelle en est la preuve.

F. M. - Quelles sont, à vos yeux, les autres qualités que doit posséder un premier ministre en ces temps de crise ?
A. S. - Tout le monde sait, en Israël, que je suis l'homme des réponses concrètes. Qu'il s'agisse d'actions militaires (contre les terroristes de l'OLP à Gaza en 1971, pendant la guerre du Kippour en octobre 1973...) ou de réalisations civiles, ce sont les résultats qui m'intéressent et pas les bavardages. A cet égard, je suis particulièrement fier d'avoir été le ministre qui a donné un toit à un million de Juifs russes et éthiopiens - ce qui, pour un pays comme la France, équivaudrait à l'absorption de dix millions d'individus.

F. M. - Général Sharon, vous inquiétez et vous le savez. Pourquoi ?
A. S. - Ne généralisez pas ! On s'apercevra, le 6 février, que je ne fais pas peur à tout le monde. Ceux qui ont peur de moi sont probablement ceux qui se trompent toujours de peur, comme vos anciens pacifistes en Europe qui criaient " plutôt rouges que morts ". Si j'inquiète ces gens-là, c'est, je suppose, parce que je suis un homme aux convictions fortes dans un environnement qui ne respecte pas suffisamment les convictions. En réalité, c'est du terrorisme qu'il faudrait s'inquiéter, pas de moi !

F. M. - On dit aussi que vous êtes un extrémiste...
A. S. - C'est absurde, sauf si être " extrémiste " signifie être soucieux de la sécurité de ses compatriotes. Faudrait-il, pour complaire aux donneurs de leçons et autres représentants de ce que vous appelez en France la " gauche caviar ", que j'accepte que les miens soient menacés et frappés en silence ? Est-ce là le prix que l'on me demande de payer pour être qualifié de " modéré " ? Vos lecteurs savent bien que toutes les guerres que mon pays a livrées étaient des guerres de légitime défense. Je voudrais leur dire, aussi, qu'il faut se méfier des étiquettes trop hâtivement attribuées. Après tout, c'est Nixon l'" anticommuniste " qui a mis fin à la guerre du Vietnam et tendu la main à la Chine communiste ; c'est Begin-le-super-" faucon " qui a signé un traité de paix avec l'Egypte. Et je vous rappelle que je faisais partie de son gouvernement. L'Histoire réserve parfois de curieuses surprises aux analystes trop pressés.

F. M. - La guerre du Liban de 1982 ne relevait pas, sauf erreur, des guerres «défensives»…
A. S. - Ce n'est pas l'avis des citoyens du nord d'Israël qui passaient une grande partie de leur temps dans des abris à cause des agressions constantes que leur infligeaient les terroristes de l'OLP basés au Liban ! Le devoir de toute démocratie digne de ce nom est de ne pas accepter des situations de ce genre. Je le répète : la guerre du Liban était, elle aussi, une guerre de légitime défense.

F. M. - Votre diabolisation a-t-elle, selon vous, commencé avec Sabra et Chatila ?
A. S. - Non. Elle a commencé très tôt dans ma carrière. Car mes idées étaient souvent peu conventionnelles, atypiques, et par conséquent dérangeantes. Mais nombreux sont ceux qui ont fini par reconnaître que je suis un expert en situations prétendument désespérées, celui qui s'obstine quand tout le monde a baissé les bras, comme par exemple lors de la guerre du Kippour. On se souvient que j'ai alors trouvé la faille dans le dispositif ennemi, traversé le canal de Suez, assuré ainsi la victoire et ouvert la voie à la paix avec l'Egypte. Pardonnez-moi d'évoquer ces faits mais, après tout, vous m'y invitez et je ne vois pas pourquoi je laisserais à mes détracteurs le plaisir de continuer à démolir mon CV...

F. M. - Revenons à Sabra et Chatila, ce drame qui vous colle à la peau et que vos adversaires ne cessent d'utiliser contre vous...
A. S. - L'Histoire, j'en suis convaincu, se chargera de rétablir la vérité. La tragédie de Sabra et Chatila, qu'était-ce au juste ? Des Arabes chrétiens, cruels et irresponsables, qui ont assassiné des Arabes musulmans innocents. Pourquoi, dans ces conditions, pointer le doigt vers Israël ? Pourquoi accuser le gouvernement, l'état-major et le ministre de la Défense, c'est-à-dire moi ? J'ai toujours condamné la tragédie de Sabra et Chatila, et je ne comprends toujours pas pourquoi les seuls qui sortent indemnes de cette affaire sont ceux qui ont, de sang-froid, commis le crime.

F. M. - En fait, on vous reproche d'avoir laissé faire...
A. S. - Même la commission d'enquête israélienne qui avait été créée à l'époque n'a pas osé me reprocher ce que vous dites. Et tous ceux qui connaissent le niveau d'éthique de Tsahal savent que cette insinuation relève de l'ignominie.

F. M. - En somme, Sharon est un homme de paix...
A. S. - Absolument. Si je suis élu, j'apporterai la paix à la région. Mais une vraie paix, une paix durable. Pas une paix de circonstance qui serait récusée et violée alors que l'encre du traité n'aurait même pas eu le temps de sécher ! Le politicien, en parlant de paix, songe à la prochaine élection. L'homme d'Etat, lui, songe à la prochaine génération. C'est moins spectaculaire mais plus constructif.