Accueil   La liste des Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

«Nous sommes revenus des années en arrière»

Alain Finkielkraut
Philosophe engagé, volontiers anticonformiste, censeur impitoyable de la modernité et du paysage médiatique, Alain Finkielkraut, 50 ans, est l'auteur, entre autres essais, du Juif imaginaire (Seuil, 1983) et de La Réprobation d'Israël (Denoël, 1983)
propos recueillis par Christian Makarian
L'Express du 01/02/2001

Pendant plusieurs décennies, Israël était un Etat menacé dans sa survie, environné d'ennemis et agressé par tous les pays arabes. Pour tout juif, le lien était simple parce que littéralement vital. Aujourd'hui, Israël est un Etat fort, de plus en plus perçu comme l'agresseur des Palestiniens. Le lien se complique. Qu'est-ce que cela change à votre perception?
Le sionisme s'est présenté à l'origine comme la solution de la question juive. Nous sortons maintenant de l'époque qui était celle de la politique comme solution définitive. Il y a quelque temps déjà qu'Israël n'est plus une solution pour les juifs, mais un souci. Un souci à plusieurs dimensions.
La fierté, d'abord, pour les prouesses d'un Etat courageux faisant valoir les qualités que les antisémites refusaient aux juifs. La sollicitude, ensuite, pour sa fragilité, et la critique aussi, pour sa politique de colonisation. J'alterne d'une humeur à l'autre: il m'arrive même de les éprouver toutes à la fois. Mais aujourd'hui, je dirai que je me sens très proche des Israéliens.

Pourquoi?
Parce que l'on a plaqué sur Israël, avec une grande paresse et un peu de malveillance, le schéma du faible devenu fort. Et l'on ne veut voir rien d'autre. Comprenez-moi bien. L'exaspération palestinienne est légitime. Pendant les dix années qui ont suivi les accords d'Oslo, toutes les concessions israéliennes étaient obtenues à l'arraché et elles échouaient à se traduire dans les faits à cause de la persistance, voire de l'aggravation, de la politique de colonisation. Pour protéger les colons contre la haine des Palestiniens, on a multiplié les contrôles, on a créé des routes de contournement, on a donc décuplé la haine.
Mais la dernière révolte, l'Intifada dite «d'al-Aqsa», s'est exercée contre le gouvernement le plus généreux de toute l'histoire d'Israël. Les Palestiniens se sont-ils dressés contre la colonisation de la Cisjordanie? Non, ils ont combattu les armes à la main Camp David et le plan Clinton, c'est-à-dire la possibilité d'avoir un Etat à côté d'Israël. Ils soumettent désormais toutes leurs autres revendications à la satisfaction préalable du droit au retour en Israël même. C'est une exigence absolument inédite dans toute l'histoire de la décolonisation. Les Palestiniens réclament un «chez soi», et, en plus, veulent être «chez soi» chez l'autre. De quoi créer un contentieux éternel et déboucher à terme sur la victoire démographique des Arabes. J'en viens à me demander si l'Autorité palestinienne a jamais accepté l'Etat d'Israël.