Accueil   La liste des Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

LE PAQUET-CADEAU ATOMIQUE D'ABEL THOMAS
par Mikhael Karpin
Yédioth Aharonoth du vendredi 2.11.01
(supplément hebdomadaire, pages 16, 17, 25).- traduit par le service de presse de l'Ambassade de France en Israël.



Interview, et reportage sur le haut fonctionnaire français qui assura dans les années 50 à Israël son "option nucléaire". La France offrit à Israël les armements dont il avait un besoin vital à l'époque, faute de fournisseurs de haut de gamme. Une affaire où Shimon Pérès joua un rôle capital.



Nous avons trouvé Abel Thomas chez lui, à Paris, au quartier moderne de La Défense. Il a 90 ans déjà... Notre révélation, avec un grand R : Thomas est l'homme qui a fourni à l'Etat d'Israël le paquet-cadeau nucléaire, qui lui permit ensuite de créer son "option nucléaire".
Un peu plus lentement, expliquons-nous : un réacteur nucléaire clefs en main, de l'uranium enrichi, des ingénieurs et des techniciens nucléaires, et selon des sources étrangères une usine de traitement du plutonium aussi -- tout ce paquet secret composé d'instruments, de matières premières et de techniciens, a été remis à Israël grâce au haut fonctionnaire français Abel Thomas, un des membres du cercle restreint qui dictait la politique étrangère et de Défense de la France après la Libération. Le jeune Thomas a servi auprès d'hommes comme Léon Blum, Guy Mollet et Charles de Gaulle. Dans les années où il est venu en aide à Israël, il était un proche collaborateur du ministre français de la Défense à l'époque, Maurice Bourgès-Maunoury, dont il était directeur de cabinet. Tous les deux luttaient pour une France forte, libérée du patronage américain et possédant sa propre arme atomique.

De nombreux Français, politiciens et généraux, socialistes mais également républicains, ont aidé Israël pendant ce bref "âge d'or", du milieu à la fin des années 50, quand les deux pays ont eu un véritable roman d'amour. Mais c'est Thomas, à ce qu'il semble, qui fit la démarche décisive, grâce à laquelle prit corps le rêve nucléaire de Ben Gourion. C'est la première fois qu'Abel Thomas s'exprime sur le lien nucléaire franco-israélien.

[M. Karpin rapporte comment Thomas explique ses sympathies agissantes pour Israël : la proximité de la Shoah, son propre frère, aspirant-officier, mort dans un camp de concentration allemand (sans être juif), etc.]
Shimon Pérès, qui fut très souvent l'hôte de Thomas dans son bureau, raconte qu'à cette époque il avait décelé chez les Français une forte propension à s'identifier avec les victimes juives : "Il y avait un fort sentiment de honte, qui s'ancra chez le peuple français après la Libération. Une partie d'entre eux s'étaient retrouvés dans les camps. Je n'oublierai jamais que le chef d'état-major français d'alors, le général Elie, m'invita à dîner chez lui; j'étais assis à côté de son épouse, et celle-ci m'a dit alors : 'Monsieur Pérès, je veux que vous sachiez que j'ai été dans un camp'. C'est-à-dire que l'attitude envers Israël n'était pas uniquement une question théorique. On se sentait solidaire avec nous..."

(...) A la honte ressentie par beaucoup de Français, à cause de la trahison de la France envers ses Juifs, s'ajoutait au milieu des années 50 des intérêts politiques certains, sous la forme d'un ennemi commun à la France et à Israël : le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Les services de renseignements français avaient découvert que le soulèvement algérien était téléguidé depuis l'Egypte. Les chefs du F.L.N. recevaient du Caire les instructions des agents égyptiens... La guerre en Algérie allait en s'aggravant, le gouvernement de Paris avait de plus en plus de mal à protéger les vies des colons.
La France avait besoin de toute urgence de renseignements sur le monde arabe. Israël avait besoin d'un fournisseur d'armes. Depuis la fin de la Guerre d'Indépendance, il n'avait plus de fournisseurs. Le bloc communiste, qui lui livra des armes en 1948, préférait maintenant les pays arabes. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne refusaient de livrer quoi que ce soit. Shimon Pérès, jeune Directeur général du ministère de la Défense, persuada Ben Gourion que le soulèvement algérien créait pour Israël une "fenêtre d'opportunités" en France. On peut douter qu'à cette époque, Ben Gourion imaginait que cette fenêtre serait aussi large. Il pensait aux avions et aux chars du dernier modèle, pas à l'atome. Mais les circonstances jouèrent en sa faveur. Quiconque étudie la démarche de Ben Gourion à propos des relations avec la France, dans les années critiques 1955-60, s'aperçoit que le "Vieux" joua une partie d'échecs politique de tout premier ordre.
Certes, dans les deux dernières décennies, des chercheurs israéliens et européens critiquent vivement le partenariat entre Israël et les deux puissances colonialistes déclinantes, la France et la Grande-Bretagne, lors de l' "Opération de Suez", appelée en Israël "Opération du Sinaï".... Mais dans la perspective des nombreuses années écoulées depuis, un examen lucide des intérêts israéliens étroits démontre qu'en dépit du retrait précipité du Sinaï, début 1957, à la suite du fameux ultimatum soviétique, Israël avait recueilli de cette guerre brève deux avantages énormes : d'une part, dix années de calme à ses frontières, jusqu'à la Guerre des Six Jours; et de l'autre, le projet nucléaire qui révolutionna complètement le statut d'Israël dans l'arène internationale.

Après la mise sur pied du projet nucléaire, on a commencé à considérer Israël comme une puissance régionale. Avant, c'était un Etat marginal et sans importance, dont l'existence était mise en doute. Ben Gourion le savait et souffrait d'une profonde inquiétude existentielle à ce sujet... Peuvent en témoigner, des gens comme son ancien secrétaire, Yitzhak Navon, ou l'historien Mikhaël Bar-Zohar, biographe du "Vieux"...
L'inquiétude de Ben Gourion résultait directement d'une analyse impitoyable des données géopolitiques et de l'équation des forces au Moyen-Orient, qui étaient hautement défavorables à Israël... Ben Gourion avait visité des camps de la mort en Europe, comme Bergen Belsen, 4 mois après la défaite de Hitler... Il s'en arrachait les cheveux, et était convaincu qu'une nouvelle Shoah pouvait anéantir ce qui restait du peuple juif...
(...) Ben Gourion n'arrêtait pas de répéter que "Pour assurer notre avenir, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes"; "Notre avenir ne dépend pas de ce que diront les "goys", mais de ce que feront les Juifs"; et aussi que cet avenir "dépendait de la science"... Quand il parlait de science, il entendait l'atome, le nucléaire...
(...) Dans les années 50, Ben Gourion ne voyait que 2 issues au dilemme existentiel : soit une alliance défensive officielle avec les Etats-Unis, dûment signée; soit un outil de dissuasion définitif. Selon des sources étrangères, il opta à la fin de 1954 pour la nécessité de disposer de la bombe A.

(...) Même à 50 ans de distance, le rêve nucléaire de Ben Gourion paraît absurde. Il n'est donc pas difficile de comprendre que la majorité des personnalités dirigeantes qui l'entouraient -- Golda Méir, Yigal Allon, Abba Eban, Israël Galili, etc. -- étaient très sceptiques..
S'agissant des énormes sommes nécessaires -- elles avaient été estimées à 200 millions de dollars US, montant considérable à l'époque -- elles ont été réunies en dehors du budget de l'Etat d'Israël, pour la plus grande partie auprès de grands donateurs juifs de l'étranger (aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne...).

(...) Au milieu des années 50, les intérêts français et israéliens ont donc commencé à coïncider. En 1955, on apprenait que la Tchécoslovaquie allait livrer à l'Egypte les armes les plus modernes fabriquées par l'Union Soviétique... L'équilibre des forces entre Israël et l'Egypte était irrémédiablement détérioré, au détriment d'Israël.

Un mois plus tard, quand Nasser bloqua les détroits de Tiran à la navigation israélienne, Ben Gourion décidait qu'Israël devait frapper l'Egypte avant que celle-ci ne lui déclare la guerre. Il envoya alors Pérès à Paris pour demander à la France des avions et des chars.
"Lorsque j'ai rencontré Pérès et ses amis lors d'une réunion secrète à Paris, il me dit qu'Israël serait détruit s'il ne recevait pas 270 avions" se souvient Thomas.
Pérès et Dayan exposaient à Thomas les points faibles de la Défense israélienne : "Si personne ne nous aide sérieusement à nous défendre, nous cesserons d'exister." En d'autres termes, ils me disaient qu'ils "redeviendraient des Juifs errants" ajoute Thomas.
"Je sentais que les Israéliens avaient besoin de nous" raconte Thomas. " Pérès m'exposait des données inquiétantes. Il parlait au nom de Dayan et de Ben Gourion : " Nous vivons des instants difficiles et il se peut que nous soyons rayés de la carte."
Israël demanda aux milieux de la Défense français un accord d'assistance militaire. Ils avaient besoin de chars, de blindés légers et d'avions de combat. L'aide militaire devait être soumise à l'approbation du ministre des AE français, contrôlé dans son ensemble par des hauts fonctionnaires proarabes. Le ministère approuva la livraison de 9 avions de combat seulement. Le président Mollet décida cependant de la mise en place d'une livraison parallèle. " Nous n'avons pas tenu compte des consignes du Haut fonctionnaire du ministère des AE qui prétendait qu'Israël serait à même de se défendre avec 9 avions de combat. Les demandes de Pérès et de Dayan étaient réalistes", précise Thomas.
"Le jour même où nous avions décidé d'aider Israël, des blindés devaient être livrés à l'Egypte au départ de Marseille. Le Préfet de Marseille était un Juif avec lequel je m'étais lié d'amitié après la libération. Il m'appela en me demandant de bloquer la livraison. Je dis au ministre de la Défense :
" Comment pouvons-nous livrer des blindés à l'Egypte avec l'aval du ministre des AE, alors que nous venons de décider d'aider Israël ? Le ministre de la Défense, Bourgès- Maunoury, cessa immédiatement la livraison."
Six mois plus tard, lorsque Nasser nationalisa le canal de Suez, Bourgès-Maunoury demanda à Pérès de venir à Paris de toute urgence pour s'entretenir avec l'état-major de l'armée française.
"Il me demanda combien de temps cela pouvait prendre à Tsahal pour envahir le Sinaï" raconte Pérès. Je lui répondis qu'il fallait compter "environ deux semaines". "Tous les généraux français se regardaient et paraissaient complètement sceptiques. "Bourgès-Maunory me demanda si Israël était intéressé à envahir le Sinaï. Je lui répondis que nous avions d'autres préoccupations :
1. "Les Egyptiens ont fermé les détroits de Tiran et BG a déclaré que cela était un casus belli, et sachez que nous avons un plan d'attaque."
2. " Les Feddayin nous rendent la vie impossible."
3. "Les Egyptiens ont reçu beaucoup d'armes et nous craignons pour notre existence."
Il me dit alors que nous pourrions "parler affaires", et j'ai acquiescé.

La nationalisation du canal de Suez représentait un parfait alibi pour le lancement de l'offensive franco-britannique contre l'Egypte. En dépit du refus des Anglais, les Français firent entrer Israël dans l'alliance. Les représentants des 3 Etats se réunirent à Sèvres, à proximité de Paris pour coordonner leur action.
" A Sèvres, lorsque tout était presque conclu, je dis à BG : +Avant que vous disiez oui, je voudrais également parler du projet nucléaire+." se souvient Shimon Pérès. " Après avoir reçu son approbation, je m'enfermais dans une pièce avec Guy Mollet et Christian Pineau, le ministre des AE et je leur dis : "Chers amis, cela ne fait pas partie des négociations, mais sachez que le risque que nous encourons est énorme. Par conséquence je vous demande de..."

C'est à ce moment là que vous avez demandé la centrale nucléaire ?

"J'ai demandé bien plus qu'une centrale. J'ai demandé d'autres choses, l'uranium et toutes ces choses-là. Je me suis alors dirigé vers BG et je lui ai dit "c'est fait"
Une fois obtenue l'approbation des Français au sujet du projet nucléaire, BG accepta qu'Israël participe à la campagne militaire. "Les Français avaient accepté de nous livrer une petite centrale, entre 1 et 10 mégawatt, ainsi que de l'uranium pour l'approvisionner."
La centrale nucléaire était-elle un moyen pour les Français d'appâter les Israéliens pour que ceux-ci envahissent la péninsule du Sinaï. Pérès et Thomas le démentent formellement.
Le processus était en marche. Comme convenu au Sommet de Sèvres, Israël attaqua l'Egypte. Le 29 octobre 1956 à 17h00, des transports de troupes israéliens parachutaient des bataillons de parachutistes à l'ouest du Sinaï, près du col du Mitlé. En une semaine, le Sinaï était envahi. Comme prévu, La France et la Grande-Bretagne demandèrent aux deux parties d'évacuer le canal de Suez. Israël accepta et l'Egypte ne voulait rien savoir. Tout se déroulait bien jusque là, mais les choses se compliquèrent lorsque les alliés d'Israël tardaient à s'organiser. Le "vieux" craignait alors qu'Israël ne se retrouve seul dans une conjoncture internationale délicate.
Trois jours plus tard, les Français et les Anglais finirent par envoyer des parachutistes envahir les villes attenantes au canal de Suez : Port Said et Port Fouad.
Le 6 novembre, l'URSS lança un ultimatum, exigeant de la France et de la Grande -Bretagne qu'elles cessent sur-le-champ toute opération militaire.

L'URSS lança parallèlement un ultimatum à Israël. Le Premier ministre soviétique écrit alors à BG en ces termes :"Israël fait preuve d'une irresponsabilité criminelle susceptible de mettre en danger le destin de ses citoyens en ce sens que c'est l'existence d'Israël en tant qu'Etat qui est aujourd'hui mise en péril". Il menaçait Israël de l'attaquer par missiles.
Au matin du 8 novembre, BG envoya à Paris sa ministre des AE, Mme Golda Meïr, ainsi que Shimon Pérès, alors ministre adjoint de la Défense, afin de savoir quelle serait l'attitude des Français si les Soviétiques entraient dans le conflit.. Pérès s'était entretenu avec le Premier ministre Guy Mollet et ses collaborateurs. Après que Pérès ait souligné que la situation d'Israël était désespérée, Guy Mollet annonça qu'"il n'abandonnerait pas ses amis israéliens car c'était une question de vie ou de mort."
Thomas raconte que son patron, Bourgès-Maunoury, et lui-même soutenaient avec enthousiasme les propos du Premier ministre. Après vérification, il s'avéra que le ministre des AE, Pineau les soutenait également. "Pineau était furieux contre Nasser, car ce dernier n'avait pas voulu renoncer à la nationalisation du canal malgré les multiples demandes du gouvernement français." précise Thomas. Guy Mollet étant encore un peu hésitant et la clé de la réussite du projet était entre les mains du président du Commissariat à l'Energie atomique de la France, M. François Perrin.
"Pérès me dit : "Vous connaissez bien Perrin. Expliquez-lui qu'il est impossible d'abandonner les Israéliens", raconte Thomas. "Perrin m'interpella : et quel est donc l'intérêt de la France dans tout cela ? Je lui répondis qu'en échange nous recevrons les brevets qui nous manquaient. Perrin finit par accepter. Le lendemain de notre rencontre, Perrin appela Guy Mollet et lui dit qu'il était nécessaire d'équiper Israël de l'arme nucléaire".

LE PACTE NUCLEAIRE

La France et Israël ont signé en 1957 un accord politique et une série d'accords dits 'techniques". La France s'engageait à fournir à Israël un "pack" nucléaire : une centrale à Dimona, de l'uranium enrichi, et selon des sources étrangères, une usine pour le traitement du plutonium. Selon Israël, la capacité de la centrale ne dépasse pas les 24 mégawatt, tandis que selon l'avis des experts américains et français, elle serait de 150 mégawatt. Israël s'était alors engagé à n'utiliser les installations de la centrale qu'à des fins civiles. Ceci représentait un accord sans précédent.

Selon l'historien français Jean Lacouture, l'affaire de Dimona est la conséquence de l'alliance signée entre l'URSS et Nasser. "Pour faire contrepoids à cette alliance arabo-soviétique, la France décida qu'il fallait doter Israël d'une capacité nucléaire. Que la décision ait été judicieuse ou non, il est difficile de ne pas la justifier."