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Comment gagner la Quatrième Guerre mondiale? Par Norman Podhoretz
NORMAN PODHORETZ, directeur éditorial de Commentary et professeur associé de l'Institut Hudson est l'auteur de "My Love Affair with America" (Mon histoire d'amour avec l'Amérique), son dernier livre publié par Free Press.

© Commentary Magazine, février 2002.

Traduit de l'anglais par Norbert Lipszyc spécialement pour Reponses-Israel

Depuis le début de la guerre dans laquelle furent violemment précipités les États-Unis le 11 septembre, il a été fait de nombreux efforts pour en définir la nature. L'administration Bush, depuis le Président jusqu'en bas de l'échelle, n'a cessé de nous dire que ce serait une guerre différente de toutes les autres, mais la vérité quasiment évidente de cette affirmation n' empêcha pas la recherche d'analogies. Au contraire, quand nos troupes pénétrèrent en Afghanistan et que leur progression semblait lente, les fantômes de conflits du passé resurgirent, chacun disant de manière plus menaçante que les autres: "Tu te souviens de moi?."

Dans un article du Weekly Standard par exemple, je rappelai la Guerre du Golfe menée par le père du Président il y a 10 ans. J'y disais que la large coalition réunie par les États-Unis, et l'imprimatur des Nations-Unies que nous avions recherchée, résultèrent, non en une victoire décisive, mais en un coït politique interrompu. Ayant chassé Saddam Hussein du Koweït, seule tâche pour laquelle nous avions reçu un mandat des Nations-Unies et de nos alliés, nous n'avons pas poursuivi jusqu'à Bagdad pour l'en chasser. Nous ne l'avons pas plus rendu incapable de construire des armes de destruction massive.

Mon souci était que quelque chose du même ordre pourrait arriver aujourd'hui, pour les mêmes raisons. Je n'ai jamais eu le moindre doute que, tout comme nous avons atteint notre objectif limité de repousser l'invasion du Koweït par Saddam Hussein, nous chasserions le régime des Talibans d' Afghanistan et priverions ainsi les terroristes d'Al Qaïda de leur principal sanctuaire. Ce dont j'avais peur était qu'alors, cédant aux pressions de la coalition et aux conseils timorés de Colin Powell (Chef d'État-major sous Bush I et Secrétaire d'État sous Bush II), nous déclarerions la victoire et rentrerions chez nous.

D'autres doutaient même que nous puissions même atteindre cet objectif si limité. R.W. Apple du New York Times était, comme d'autres, hanté par le Vietnam, bien entendu. Pour ces observateurs il semblait que nous tombions à nouveau victimes de l'illusion que nous pourrions compter sur une force locale incompétente pour combattre au sol pendant que nous fournirions conseils et soutien aérien, et que l'échec inévitable de cette stratégie nous entraînerait dans le même pétrin où nous avions été entraînés au Vietnam. Après tout l'URSS avait subi son "Vietnam" en Afghanistan, sans être empêtrée par les problèmes logistiques de se projeter au loin. Comment pouvions nous espérer faire mieux?

Toutefois, quand les B-52 et les bombes intelligentes [1] de 7 tonnes furent lâchées (ce que beaucoup, moi y compris, interprétèrent comme une victoire du Secrétaire de la Défense Ronald Rumsfeld sur l'incorrigiblement prudent Colin Powell) le fantôme du Vietnam fut exorcisé. Il emporta avec lui le scepticisme quant à ce que la puissance aérienne peut accomplir, surtout dans un pays que l'on supposait trop primitif pour offrir des cibles attrayantes.

Mais les bombes intelligentes ne représentaient que la moitié de ce que nous pouvions faire. Comme nous l'avons découvert la technologie des bombes intelligentes a considérablement progressé depuis 1991, date à laquelle elles furent introduites. En Afghanistan ces bombes, guidées par des observateurs au sol utilisant radios, ordinateurs portables, lasers, avions sans pilotes et satellites, ont été à la fois incroyablement précises pour éviter les pertes civiles et détruire totalement les personnels militaires. Ce fut un "nouveau type de puissance américaine", comme le dit le New York Times, qui permit à une opposition de bric et de broc (l'Alliance du Nord) de mettre en déroute l'armée des Talibans. Quant aux super bombes de 7 tonnes, appelées "coupeuses de marguerites", loin de n'être bonnes qu'à réduire les pierres en poussière comme le prétendent les critiques de la puissance aérienne, elles ont eu "un impact psychologique terrifiant car elles explosent juste au-dessus du sol, détruisant tout sur un rayon de plusieurs centaines de mètres."

Tout cela a réduit à rien la résistance des "troupes aguerries" du régime Taliban en moins de trois mois, au prix de quelques victimes américaines seulement. Tout comme les unités dites d'élite de la Garde révolutionnaire de Saddam Hussein que (à l'opposé des prédictions d'alors) nous avions mises en déroute assez facilement dix ans plus tôt, les combattants Talibans que tous craignaient, et les terroristes de l'organisation Al Qaïda de Ben Laden avec eux, sont apparus comme les tigres de papier qu'ils avaient imaginé que nous étions devenus.

Il est important de comprendre pourquoi Ben Laden et ses compagnons étaient arrivé à cette évaluation méprisante de nos capacités. Pendant très longtemps, avant et après la guerre du Golfe, les Etats-Unis avaient été la cible d'attaques terroristes au nom de l'Islam ou de la cause palestinienne (parfois les deux à la fois comme avec le Hezbollah ou le Hamas). La carte religieuse a aussi été invoquée souvent par l'OLP et certaines de ses composantes comme le FPLP, le Front Populaire de Libération de la Palestine plus ancré dans Marx que dans Mahomet. Pourtant, nous n'avions fait pratiquement rien en riposte à ces attaques, ou tout au moins rien qui puisse ne serait-ce que causer une hésitation ou un doute à ceux qui planifiaient de nouvelles atrocités.

Ainsi de 1970 à 1975, sous les administrations Nixon et Ford, plusieurs diplomates américains furent assassinés au Soudan et au Liban, d'autres furent kidnappés. Les auteurs de ces crimes étaient tous des agents d'une faction ou l'autre de l'OLP. En Israël aussi de nombreux citoyens américains furent tués par l'OLP, bien que, à l'exception des missiles tirés par le FPLP sur notre ambassade et d'autres institutions américaines à Beyrouth, ces attaques n'aient pas été dirigées directement contre les États-Unis. Dans tous les cas il n'y eut pas de représailles militaires américaines.

Nos diplomates avaient été assassinés en toute impunité par des terroristes islamistes quand, en 1979, avec Jimmy Carter maintenant à la Maison Blanche, des étudiants iraniens, avec la bénédiction préalable ou subséquente de l' autorité religieuse régnante, l'Ayatollah Khomeyni, se saisirent de l' ambassade américaine à Téhéran et prirent 52 Américains en otage. Pendant 5 mois le président Carter hésita. Quand enfin il se décida, il autorisa une opération militaire de sauvetage qui dut être abandonnée suite à divers incidents qui conviendraient mieux à un film des Marx Brothers s'ils n' avaient été plus humiliants que comiques. Après 444 jours, quelques heures avant l'intronisation de Ronald Reagan en janvier 1981, les otages furent finalement relâchés par les Iraniens qui craignaient que le nouveau président, plutôt faucon, ne lance une attaque militaire contre eux.

S'ils avaient pu prévoir ce qu'il y allait se passer sous Reagan ils n' auraient pas eu tant peur. En avril 1983, le Hezbollah, une organisation terroriste alimentée par l'Iran et la Syrie, envoya un attaquant suicide qui fit exploser son camion devant l'entrée de l'ambassade américaine à Beyrouth, au Liban, tuant 63 de ses employés, dont le directeur pour le Moyen-Orient de la CIA, et en blessant 120. Cependant Reagan ne réagit pas.

Six mois plus tard, en octobre 1983, un autre attaquant suicide du Hezbollah fit sauter la caserne américaine de l'aéroport de Beyrouth, tuant 241 marines durant leur sommeil, et en blessant 81. Cette fois Reagan signa un ordre pour une riposte, mais il autorisa ensuite son Secrétaire de la Défense, Caspar Weinberger, à l'annuler (par peur d'une détérioration des relations avec le monde arabe que Weinberger courtisait). Peu après le Président retira les marines du Liban.

S'étant abaissé et ayant fui au Liban en octobre, Reagan resta passif en décembre quand l'ambassade américaine au Koweït fut bombardée. Il ne riposta pas non plus quand, juste après le retrait des marines américains du Liban, le chef de poste de la CIA à Beyrouth, William Buckley, fut kidnappé et assassiné par le Hezbollah. Buckley était le quatrième américain kidnappé à Beyrouth et beaucoup d'autres subirent le même sort entre 1982 et 1992, bien que tous ne moururent pas en captivité.

Ces kidnappings furent apparemment ce qui mena Reagan, qui avait juré de ne jamais négocier avec des terroristes, à signer un accord avec l'Iran, impliquant l'échange d'armes contre les otages, ce qui déclencha la crise Iran-Contras. Alors que les Iraniens furent grassement payés sous la forme de 1500 missiles anti-tanks (dont certains transitèrent par Israël), tout ce que nous obtinrent fut 3 otages américains.

En septembre 1984, 6 mois après l'assassinat de Buckley, l'annexe de l' ambassade américaine près de Beyrouth fut à son tour frappée par un camion piégé (dont la responsabilité revient au Hezbollah également). Une fois encore Reagan resta sans réaction. En fait, après avoir donné le feu vert à des représailles secrètes par procuration confiée à des agents libanais, il stoppa tout quand une des opérations contre un religieux considéré comme le chef du Hezbollah rata sa cible, tuant par accident 80 personnes.

Deux mois après seulement, le Hezbollah frappa à nouveau. En décembre 1984, un avion de ligne koweïtien fut détourné et deux passagers américains, employés de l'Agence Américaine pour le Développement International furent assassinés. Les Iraniens qui prirent d'assaut l'avion après qu'il atterrit à Téhéran, promirent de passer les pirates de l'air en jugement, puis ils les laissèrent quitter le pays. Tout ce que trouva à faire l'administration Reagan fut d'offrir une récompense de $250 000 pour toute information menant à l'arrestation des pirates de l'air. Personne ne fut preneur.

En juin suivant, les activistes du Hezbollah piratèrent un autre avion, américain (le vol TWA 847), le forcèrent à aller se poser à Beyrouth où il fut retenu plus de deux semaines. Durant ces deux semaines un officier de la marine américaine à bord de l'avion fut tué par balle, son corps jeté comme une charogne sur la piste, après quoi les demandes des pirates de libérer des centaines de terroristes emprisonnés par Israël en échange des autres passagers commencèrent à être remplies. Les États-Unis comme Israël nièrent qu'il y avait là violation de leurs politiques de ne jamais négocier avec des terroristes, mais, comme dans le cas de l'échange armes contre otages, personne ne les crut et tout le monde comprit qu'Israël avait cédé sous la pression de Washington. Quelques temps après quatre des pirates furent attrapés, mais un seul fut jugé et emprisonné (en Allemagne, pas par les États-Unis).

La série écoeurante continua. En octobre 1985, le paquebot italien Achille Lauro fut piraté par un groupe sous le leadership d'Abou Abbas de l'OLP aidé par la Libye. L'un des pirates jeta par-dessus bord un passager américain âgé et impotent, Léon Klinghoffer. Lorsque les pirates cherchèrent à s' échapper en avion, les chasseurs de la Marine américaine l'interceptèrent et le forcèrent à atterrir. L'assassin de Klinghoffer fut finalement attrapé, jugé et emprisonné en Italie, mais les autorités italiennes laissèrent Abou Abbas quitter le pays. Washington ayant épuisé son répertoire de ripostes militaires, se contenta de protester contre la libération d'Abou Abbas. Sans effet.

L'implication de la Libye dans l'arraisonnement de l'Achille Lauro fut néanmoins la dernière opération gratuite que les États-Unis sous Reagan accordèrent au dictateur de ce pays Muammar Kadhafi. En décembre 1985, 5 Américains périrent dans les attentats à la bombe contre les aéroports de Rome et de Vienne, puis en avril 1986 une autre bombe explosa dans une discothèque de Berlin-Ouest fréquentée par des soldats américains. Les services de renseignements américains en attribuèrent la responsabilité à la Libye, résultant en une attaque aérienne durant laquelle une des résidences de Kadhafi fut détruite.

En représailles, le terroriste palestinien Abou Nidal exécuta 3 citoyens américains qui travaillaient pour l'Université américaine de Beyrouth. Mais Kadhafi, apparemment surpris et secoué par la riposte américaine, entra apparemment dans une période de retraite en tant que promoteur du terrorisme. Pour autant que nous le sachions, il fallut 3 ans (jusqu'en décembre 1988) pour qu'il se ressaisisse et entreprenne une nouvelle opération, l'attentat contre le vol PAN AM 103 au-dessus de Lockerbie en Ecosse qui causa la mort de 270 personnes. L'un des deux agents libyens jugés pour avoir posé la bombe, fut condamné (mais pas avant 2001) et l' autre acquitté. Kadhafi lui-même ne fut puni plus que cela par les avions de guerre américains.

En janvier 1989, George Bush père succéda à Reagan, et, à la suite des retombées de la destruction du vol Pan Am 103 perpétua et renforça l' approche d'application de la loi contre le terrorisme. Durant les quatre années de Bush à la Maison Blanche il y eut plusieurs attaques contre des Américains en Turquie par des organisations terroristes islamiques, et d' autres en Égypte, Arabie Saoudite et au Liban. Aucune ne fut aussi sanglante que les précédentes et aucune ne provoqua une riposte militaire américaine.

En janvier 1993 Bill Clinton devint président. Durant ses deux mandats des citoyens américains continuèrent à être tués ou blessés en Israël et dans d' autres pays par des terroristes ne visant pas spécifiquement les États-Unis. Mais plusieurs attaques terroristes spectaculaires dont les États-Unis étaient clairement la cible se produisirent sous la présidence Clinton.

La première, le 26 février 1993, 38 jours seulement après sa prestation de serment, il y eut l'explosion d'un camion piégé dans le garage du World Trade Center. Par comparaison avec ce qui devait se produire le 11 septembre 2001, ce n'était qu'un incident mineur dans lequel "seulement" 6 personnes furent tuées et plus de mille blessées. Les 6 terroristes islamistes responsables de cet attentat furent arrêtés, jugés, condamnés et emprisonnés pour longtemps.

Mais en traitant cet attentat comme un crime ordinaire ou comme l'action d' un groupe dissident agissant seul, l'administration Clinton ignora volontairement ce que des experts indépendants comme Steven Emerson ou même le Directeur de la CIA R. James Woolsey disaient, à savoir que derrière chaque coupable se trouvait un réseau terroriste islamiste centré à l'époque au Soudan. Ce réseau, alors inconnu du grand public, appelé Al Qaïda, avait pour leader un ancien citoyen saoudien qui avait combattu à nos côtés contre les Soviétiques en Afghanistan puis s'était retourné contre nous aussi férocement qu'il avait combattu les Russes. Son nom était Osama Ben Laden [2].

L'épisode suivant ne tarda pas après l'attentat du WT Center. En avril 1993, l'ancien président Bush visitait le Koweït et une tentative d'assassinat fut perpétrée contre lui, par des agents secrets irakiens selon nos propres enquêteurs. L'administration Clinton chercha pendant deux mois l'approbation des Nations Unies et de la "communauté internationale" pour riposter à cette attaque contre les États-Unis. Finalement quelques missiles Cruise furent envoyés sur la capitale Bagdad où ils tombèrent sans faire de mal sur quelques immeubles vides de la ville au milieu de la nuit.

Dans les années qui suivirent de nombreuses opérations terroristes tuant, kidnappant ou blessant des Américains furent menées par des islamistes en Turquie, au Pakistan, en Arabie Saoudite, au Yémen, en Israël, mais aucune ne visait spécifiquement les États-Unis. En mars 1995 toutefois, une camionnette appartenant au consulat américain de Karachi au Pakistan fut attaquée par armes à feu, tuant deux diplomates américains et en blessant un troisième. En novembre de cette même année, 5 Américains moururent dans l' explosion d'une voiture piégée à Riad en Arabie Saoudite, près d'un immeuble où vivaient les conseillers militaires américains.

Tout ceci fut couronné en juin 1996 par l'explosion d'un camion piégé qui détruisit un autre immeuble où vivaient des soldats américains, la tour Khobar à Dharan en Arabie Saoudite. Dix-neuf aviateurs furent tués et 240 autres Américains blessés.

En 1993 Clinton avait été tellement résolu à traiter l'affaire du WT Center comme une affaire criminelle qu'il avait même refusé de rencontrer son propre directeur de la CIA, James Woolsey, à ce sujet. Il prévoyait peut-être qu'il aurait à lui dire sur les réseaux terroristes et les états les soutenant des choses qu'il n'avait pas envie d'entendre parce qu'il ne voulait pas se lancer dans une action militaire qu'une telle connaissance l' aurait forcé à entreprendre. A la suite de l'attentat contre les tours de Khobar, Clinton passa à nouveau l'affaire aux services de la loi, alors que l'homme en charge de la CIA, Louis Freeh, qui avait des indications précises sur l'implication de l'Iran, n'avait pas plus accès à lui que n'en avait eu Woolsey avant lui. Il y eut quelques arrestations, et les tribunaux furent chargés de la suite.

En juin 1998 des grenades furent lancées sans succès contre l'ambassade américaine à Beyrouth. Peu après nos ambassades au Kenya (Nairobi) et en Tanzanie (Dar es Salam) n'eurent pas cette chance. Le même jour, le 7 août 1998, des voitures piégées explosèrent aux deux endroits, tuant plus de 200 personnes, dont 12 Américains. La responsabilité de cette opération coordonnée fut revendiquée par al Qaïda. Clinton prit alors la décision, que beaucoup, surtout à l'étranger, interprétèrent comme une tentative pour détourner l'attention de l'affaire Monica Lewinsky, de lancer des missiles Cruise contre un camp d'entraînement d'Al Qaïda en Afghanistan, où l'on pensait que se trouvait Ben Laden, et contre un bâtiment au Soudan où Al Qaïda avait une base. Ben Laden en réchappa sans dommage, et il reste incertain jusqu'à aujourd'hui si des armes chimiques étaient réellement fabriquées dans l'immeuble détruit au Soudan ou si ce n'était qu'une usine de produits pharmaceutiques inoffensifs.

Ce fiasco, comme nous l'ont indiqué des membres de l'ancienne administration, découragea Clinton de toute action ultérieure contre Ben Laden, bien qu'un article en deux parties de Barton Gellman dans le Washington Post nous apprenne que des opérations anti-terroristes secrètes eurent lieu et que diverses actions diplomatiques menèrent à des arrestations dans des pays étrangers. Woolsey, (qui démissionna de la CIA de frustration après un bref passage) ne nie pas ceci. Mais, comme l'écrit Dick Morris, conseiller politique de Clinton, dans le New York Post:

"Les réunions stratégiques hebdomadaires à la Maison Blanche en 1995 et 1996 le Président Clinton reçut des conseils de plus en plus frénétiques de prendre des mesures décisives contre le terrorisme. Les enquêtes d'opinion approuvaient de telles idées, mais Clinton hésitait et finalement n'agit pas, trouvant toujours une raison pour donner plus d'importance à un autre problème."

L'article de Gellman couvre une période plus récente où il se passait beaucoup plus de choses en coulisses, la plupart restant au niveau de plans et de consultations ne menant à aucune action. En résumé, dans une interview accordée à Byron York de la National Review, la description après coup que donne Woolsey de l'approche du terrorisme par Clinton est accablante: Faire quelque chose qui montre que l'on est concerné. Lancer quelques missiles dans le désert, leur donner une tape sur la tête et arrêter quelques personnes. Mais surtout passer la balle plus loin."

Ben Laden, ramassant cette balle le 12 octobre 2000, alors que le USS Cole faisait escale au Yémen, envoya une équipe de terroristes - suicide. Ils ne réussirent pas à couler le bateau, mais 17 marins américains moururent et 39 furent blessés.

Judith Miller dans le New York Times cite des "analystes du renseignement" et le directeur de l'anti-terrorisme à la Maison Blanche qui ne doutèrent pas un seul instant qu'Al Qaïda était coupable de cet attentat. Mais ni le chef de la CIA ni celui du FBI ne pensèrent que le cas était "probant." Aussi les États-Unis ne levèrent pas le moindre petit doigt militaire contre Ben Laden ni contre le régime Taliban en Afghanistan où il était maintenant réfugié et protégé. Quant à Clinton, il était tellement occupé à sa tentative futile de négocier un accord entre Palestiniens et Israéliens qu' il ne pouvait voir cette attaque sur un navire de guerre américain que comme un effort pour "le détourner de sa mission de promouvoir la paix et la sécurité au Moyen-Orient." Il promit solennellement que les terroristes échoueraient lamentablement" à atteindre cet objectif.

Peu importe si rien n'indiquait que Ben Laden était le moins du monde concerné par les négociations de Clinton avec les Israéliens et les Palestiniens à Camp David, ni même que le problème palestinien ait pour lui la moindre importance. Dans tous les cas ce fut l'échec de Clinton, pas celui de Ben Laden. Les Palestiniens dirigés par Yasser Arafat refusant une offre d'une générosité sans précédent faite par le Premier ministre israélien Ehud Barak soutenu avec enthousiasme par Clinton, lancèrent une nouvelle campagne de terrorisme. Pendant ce temps Ben Laden ne réussit que trop bien à frapper un autre grand coup contre les États-Unis. [3]

L'audace avec laquelle Ben Laden agit le 11 septembre est à n'en pas douter le résultat de son mépris pour la puissance américaine. Notre refus persistent pendant si longtemps d'utiliser cette puissance contre lui et ses frères terroristes ou de l'utiliser efficacement quand nous avons essayé, a renforcé sa conviction que nous sommes une nation sur le déclin, destinée à être défaite par une renaissance du militantisme islamique qui dans le temps conquit une large partie du monde et convertit ses habitants par l'épée.

Du point de vue de Ben Laden des milliers et même des millions de ses supporters et sympathisants dans tout le monde musulman étaient prêts à mourir en martyr dans la jihad, la guerre sainte contre le "Grand Satan", le nom que nous a donné l'ayatollah Khomeyni. Il croyait aussi que nous en occident, et spécialement aux États-Unis, avions tellement peur de mourir que nous n'avions aucune volonté de résister et de défendre notre mode de vie dégénéré.

Ben Laden n'avait aucune réticence à exposer son évaluation des États-Unis en public. Dans une interview à CNN en 1997 il avait déclaré que "le mythe de la superpuissance avait été détruit, non seulement dans mon esprit, mais aussi dans celui de tous les Musulmans" lorsque l'Union soviétique fut défaite en Afghanistan. Le fait que cette défaite ait été rendue possible grâce aux armes fournies par les Américains n'entrait pas dans ses calculs. En fait, dans une interview réalisée un an plus tôt il avait même minimisé les États-Unis comparés à l'URSS. "Le soldat russe est plus courageux et patient que le soldat américain" avait-il dit, ajoutant "Notre bataille contre les États-Unis est facile comparée à celles dans lesquelles nous avons été engagés en Afghanistan."

De manière encore plus explicite il avait décrit les Américains comme des couards. Reagan n'avait-il pas fui du Liban après l'attentat contre la caserne des Marines en 1983? Et Clinton n'avait-il pas fait de même 10 ans plus tard après que quelques commandos américains aient été tués en Somalie, où ils ne faisaient que participer à une mission de "maintien de la paix"? Ben Laden n'a pas clamé cela comme une de ses victoires, mais un dossier du département d'état montre que les terroristes qui ont tendu une embuscade aux soldats américains avaient été entraînés dans les camps d'Al Qaïda. Ben Laden résuma tout cela dans une troisième interview, réalisée par John J. Miller, publiée dans Esquire en 1998:

"Après avoir quitté l'Afghanistan les combattants musulmans sont allés en Somalie et se sont préparés pour une longue bataille, pensant que les Américains étaient comme les Russes. Ces jeunes furent très surpris du moral bas des soldats américains et réalisèrent mieux qu'avant que les Américains étaient un tigre de papier et après quelques coups ils s'enfuirent défaits."

En résumé, de même que Khomeyni avait été rendu audacieux par le déclin de la puissance américaine dans les années 70, si bien personnifié en Jimmy Carter, et l'avait amené à prendre des otages américains, de même que tous les discours hystériques sur les milliers de cercueils qu'il faudrait rapatrier si nous nous attaquions à l'Irak avaient encouragé Saddam Hussein à croire que nous accepterions son invasion des champs de pétrole au Moyen-Orient, ainsi la politique inefficace contre le terrorisme adoptée par plusieurs présidents américains l'un après l'autre (y compris Georges Bush pendant ses 8 premiers mois en fonction) avait persuadé Ben Laden qu'il pouvait nous frapper massivement sur notre propre sol sans rien risquer en retour.

A l'inverse, de même que Saddam Hussein avait sous-estimé la puissance militaire américaine et surestimé la détermination de ses propres troupes (même celle de la si vantée Garde Révolutionnaire qui s'est éparpillée en détresse au lieu de résister et de se battre), Osama Ben Laden n'a pas compris ce que serait la réaction des Américains lorsqu'ils seraient frappés là où ils vivent. Il s'attendait probablement à un effondrement dans le désespoir et la démoralisation, alors qu'il a provoqué une rage et un sentiment patriotique dont les jeunes Américains n'avaient été témoins qu'au cinéma et n'avaient jamais éprouvés dans leur chair et leur âme. Le géant américain endormi s'est réveillé et, étendant son bras puissant sur une distance de plusieurs milliers de km il a écrasé les soi-disant invincibles terroristes comme si c'était des mouches qui le harcelaient.

D'une certaine manière Ben Laden a fait pour ce pays ce que l'ayatollah Khomeyni avait fait avant lui. Ce que je veux dire est que l'humiliation que Khomeyni nous avait infligée par sa prise d'otages en 1979 a provoqué une résistance aux vies de Carter que le déclin américain était inévitable et que nous devions le reconnaître, l'accepter et nous adapter à ce développement historique inexorable. Cet épisode devint ainsi l'une des forces conduisant à la détermination naissante de reconstruire la puissance américaine qui aboutit à l'élection de Ronald Reagan qui fit campagne sur la promesse de réaliser cela précisément. Malgré tous ses manquements dans le traitement du terrorisme, Reagan tint sa promesse de reconstruire cette puissance américaine ce qui prépara la scène pour la victoire dans la longue lutte contre l'Union soviétique.

L'horreur résultant du 11 septembre suivit plutôt qu'elle ne précéda une élection américaine. Pourtant, malgré le respect dû à la déclaration de Karl Rove selon laquelle son patron George W. Bush n'était pas différent de ce qu 'il avait toujours été, ce qui arriva ce jour-là provoqua évidemment une transformation chez le nouveau président. La rumeur veut que Bush, qui était entré à la Maison Blanche sans vision précise de ce qu'il voulait y faire, a maintenant le sentiment qu'il a été choisi pour une mission. Il est dit qu' en tant que Chrétien revenu à dieu, il croit qu'il a été élu par Dieu pour éradiquer le mal du terrorisme de ce monde. Je crois que la rumeur est plausible, et j'avancerai même qu'en son cour Bush s'identifie plus à Ronald Reagan, le Président qui a débarrassé le monde de "l'empire du mal", qu'à son propre père qui n'a pas fini le travail qu'il avait entrepris en s'en prenant à Saddam Hussein.

Que signifie "finir le travail" dans la guerre contre le terrorisme? Le Président lui-même l'a défini dès le départ en termes très généraux. Notre ut n'était pas seulement de capturer ou tuer Osama Ben Laden et détruire les terroristes d'Al Qaïda sous ses ordres en Afghanistan. Bush s'est engagé à éradiquer et détruire la totalité du réseau de cellules et d'organisations terroristes interconnectées qui existent dans 50 à 60 pays. Nous ne traiterons les membres de ces groupes comme des criminels à qui l'on doit d' abord rappeler leurs droits avant d'être arrêtés par la police puis amener devant les tribunaux. Désormais ils seront considérés comme des troupes irrégulières d'une alliance militaire en guerre contre les États-Unis, et en réalité contre l'ensemble du monde civilisé.

De plus, les gouvernements qui ont apporté de l'aide quel qu'en soit le type, sanctuaire, argent, armes, soutien diplomatique ou logistique, centres d'entraînement, soit devront se joindre à nous pour les éliminer, soit seront considérés comme en guerre contre les États-Unis. Bush a été clair. Il a répété plusieurs fois que ces gouvernements sont soit avec nous, soit contre nous dans la guerre contre le terrorisme, et qu'il n'y a pas de position neutre.

En définissant en de tels termes la guerre avec l'ennemi, le Président, appuyé par les deux partis principaux et la très grande majorité des Américains, reconnaissait que ceux qui insistaient obstinément sur le fait que le terrorisme représente une menace sérieuse qu'on ne peut combattre par des moyens de police et judiciaires, avaient raison. Le plus important est le corollaire de cette analyse: qu'à de rares exceptions près, les terroristes ne sont pas des individus psychotiques agissant seuls, mais des agents d'organisations dépendant du soutien de plusieurs gouvernements.

Cette analyse du terrorisme n'est pas un secret. Le Département d'État lui-même a établi une liste de sept états soutenant le terrorisme (tous sauf deux, Cuba et la Corée du Nord, sont principalement musulmans [4]) et il publie régulièrement des rapports sur les attaques terroristes dans le monde. Pourtant, en dehors de l'envoi symbolique d'un missile Cruise ou deux, de l'application plus ou moins efficace de sanctions diplomatiques ou économiques, et quelques opérations secrètes, l'approche d'application de la loi continuait à prévaloir.

Le 11 septembre a changé tout cela. Même si quelques phrases traditionnelles comme "amener les terroristes devant la justice" continuaient à être prononcées, personne ne rêvait plus que la riposte américaine à ce qui avait été commis contre nous à New York commencerait par une enquête du FBI et se terminerait pas des procès criminels. La guerre avait été déclarée contre les États-Unis, et nous irions à la guerre. Mais contre qui? Il devint immédiatement certain qu'Osama Ben Laden avait organisé le 11 septembre et, comme il se trouvait avec les dirigeants d'Al Qaïda en Afghanistan, la première cible était évidente. Cela présentait néanmoins une complication.

J'ai avancé qu'en ce qui concerne la guerre contre le terrorisme, Bush s' identifiait probablement plus avec Reagan qu'avec son père. Pourtant dans les jours qui suivirent le 11 septembre, son administration sembla imiter fidèlement la méthode qu'avait utilisée son père pour organiser son engagement militaire avec l'Irak.

Comme son père, Georges W Bush commença par organiser une coalition, bien qu 'il soit dans une position très différente. Bush père ne disposait du soutien que de la moitié du pays durant la période précédent l'opération Tempête du Désert", et avait donc besoin de la permission des Nations Unies pour légitimation de son action aux yeux des Démocrates. Bush fils, avec le soutien de 90% de son peuple et un Congrès unanime derrière lui, a assez de support politique pour mener seul la guerre contre le terrorisme, sans besoin de la permission de qui que ce soit.

Pourtant, avant d'aller en Afghanistan, le Président (par l'action de Colin Powell) chercha à obtenir l'appui des pays du Moyen-Orient, même de ceux qui étaient sur la liste du Département d'État comme sponsors du terrorisme ou ayant hébergé les terroristes sans être sur la liste de déshonneur. Conformément à la doctrine établie par le Président lui-même en définissant ses objectifs de guerre, ces pays auraient dû être considérés comme des ennemis potentiels plutôt que comme des alliés possibles. L'absurdité de leur demander de se joindre à nous dans la guerre contre eux-mêmes fut très bien décrite par Richard Lowry, Rédacteur en chef de la National Review qui fit remarquer qu'il était stupide d'attendre que les dirigeants des pays soutenant le terrorisme adoptent la Charte des Nations Unies et changent leurs pratiques.

Ce qui rendait la chose encore plus absurde était qu'aucun de ces pays ne pouvait nous apporter une aide ayant une valeur réelle. (Ce qui n'avait pas été le cas durant la Guerre du Golfe, quand plusieurs de ces pays nous autorisèrent à utiliser leur territoire comme bases et envoyèrent même des troupes au combat.) Et les pays qui sont nos amis, les gouvernements dits modérés" comme l'Arabie Saoudite et l'Égypte, n'étaient pas plus prêts à nous fournir de l'aide. Il fut affirmé qu'ils nous fournirent des renseignements précieux, mais ils ne furent pas suffisamment précieux pour mener à la capture d'Osama Ben Laden. En fait, le New York Times publia que: "Même durant les réunions qui suivirent le 11 septembre, selon un membre important de l'administration Bush, les Saoudiens ne produisirent que de l' information insignifiante au compte-gouttes jour après jour."

Il fut encore plus difficile d'obtenir des dirigeants saoudiens, même en ignorant le détail embarrassant que 15 des 19 pirates de l'air avaient des passeports saoudiens, qu'ils gèlent les avoirs envoyés par des fondations charitables" saoudiennes à Al Qaïda, ou qu'ils fournissent la liste des passagers sur les vols vers les États-Unis pour qu'ils puissent être contrôlés à l'avance par les officiers d'immigration. Même le Koweït, le pays que nous avions libéré de Saddam Hussein il y a dix ans, refusa notre demande de nous fournir ces listes, établissant ainsi un record mondial de chutzpah.

En Égypte elle-même, les journaux gouvernementaux continuaient à déverser de la propagande anti-américaine virulente pendant que le Président Moubarak, ne manquant pas lui-même de chutzpah, prétendait qu'il n'y avait rien qu'il put faire. Comme il le dit sans vergogne avec un visage sérieux à plusieurs interviewers américains, la presse égyptienne dispose d'une liberté aussi grande que celle des États-Unis.

Tout comme en Arabie Saoudite, la population du Pakistan était favorable à Ben Laden, et les services de sécurité de ce pays (bien qu'il ne soit pas sur la liste du Département d'État des états soutenant le terrorisme) gardaient un contact étroit avec Al Qaïda et le régime Taliban. Pourtant la différence entre le Pakistan et les autres pays musulmans de la région fut énorme.

La plupart de ces pays ont marqué une sympathie envers ce que l'on nous avait fait le 11 septembre et se sont déclarés membres de notre coalition. Mais alors, après que nous eussions commencé à bombarder sérieusement l' Afghanistan, la seule contribution qu'ils firent à la guerre fut de nous demander instamment d'empêcher les Israéliens de riposter aux attaques terroristes des Palestiniens, et de cesser toute opération militaire pendant le mois du Ramadan (ce qu'aucun d'entre eux n'avait jamais fait durant leurs guerres les uns avec les autres ou contre Israël). Par contre, le Pakistan en nous autorisant à lancer nos opérations aériennes à partir de son territoire, a rendu notre victoire sur le régime Taliban en Afghanistan, pays sans accès à la mer, plus facile que si nous avions dû dépendre seulement de bases lointaines ou sur porte-avions seulement.

Ces considérations militaires donnent une justification à notre alliance avec le Pakistan qui n'existe pas lorsque les autres membres musulmans de la coalition sont concernés. Mais même là il y a un côté négatif puisqu'un nombre indéterminé de combattants d'Al Qaïda s'échappèrent d'Afghanistan vers le Pakistan lorsque leur défaite devint inévitable et purent se fondre dans une population qui leur était encore favorable. La question s'ils représentent un danger pour nous dans le futur ou le degré de l'engagement futur du président du Pakistan Musharaf à nos côtés pour les combattre encore, reste ouverte.

Pourtant, si la coalition n'était pas nécessaire, ni du point de vue politique, ni du point de vue militaire, et si l'inclusion d'états abritant des terroristes la fragilisait et rendait moins claire moralement la guerre que nous avions décidé de mener, pourquoi l'administration a-t'elle dépensé tant d'efforts pour assembler cette coalition?

L'explication est qu'obtenir un soutien même nominal d'autant d'états principalement musulmans que possible aide à créer l'impression que notre guerre n'est pas une guerre contre l'Islam mais contre le terrorisme. Ben Laden peut affirmer combattre au nom d'Allah contre les "Croisés" chrétiens d'aujourd'hui, mais avec le soutien de plusieurs pays musulmans Bush peut accuser les terroristes d'avoir kidnappé une religion qui, comme il continue à le dire et peut-être à le croire, est en réalité une religion de paix et d'amour. (En fait le mot "Islam" ne signifie pas paix mais soumission).

Comme je l'ai écrit en décembre dernier, la campagne en Afghanistan est en train de se terminer. Le régime taliban a été défait et la plupart des forces d'Al Qaïda qu'il abritait ont été soit tuées, soit capturées. Un nouveau gouvernement a été mis en place qui, quoi qu'il fasse par ailleurs, n'offrira pas l'hospitalité aux terroristes. Personne ne sait encore où se trouve Osama Ben Laden ni s'il est encore en vie et la chasse dans les cavernes de Tora Bora se poursuit pour le retrouver ou au moins pour obtenir des informations concernant ses plans futurs.

Avec la diminution progressive de l'attention portée à l'Afghanistan, la priorité est maintenant placée sur la phase 2 de la guerre, et la question première est si l'Irak doit ou ne doit pas être la prochaine cible. Certains commentateurs sont persuadés que Saddam Hussein a participé à l'attentat du 11 septembre, comme à celui du World Trade Center de 1993, et que l'Irak et la source de l'anthrax envoyé par courrier à plusieurs leaders du congrès. D 'autres sont aussi persuadés que Saddam n'a rien à voir avec cela. Mais aucun n'est prêt à absoudre Saddam Hussein de toute responsabilité dans la tentative 'assassinat de Bush père après qu'il ait terminé son mandat.

De toute façon, il n'est plus nécessaire de prouver que Saddam est un sponsor du terrorisme pour considérer l'Irak comme une cible dans la guerre contre le terrorisme puisque le Président a déjà donné une raison en déclarant: "si vous développez des armes de destruction massive avec lesquelles vous voulez terroriser le monde, il vous sera demandé des comptes." Il n'y a aucun doute que Saddam possède déjà des stocks d'armes biologiques et chimiques et peut (selon Khidir Hamza, un transfuge qui fut son principal conseiller atomique) se trouver à la veille d'avoir des armes nucléaires.

Dans l'administration comme dans la population le débat sur ce sujet fait rage (bien que tous les membres de la coalition, y compris Tony Blair notre allié le plus solide, sans même mentionner les plus tièdes que sont les états musulmans, soient opposés à chercher à déposer Saddam Hussein). Certains recommandent de ne pas se confronter à l'Irak de suite mais de s' attaquer à des cibles plus faciles en premier. D'autres affirment que plus on attendra et plus Saddam Hussein deviendra dangereux.

De toute façon, que l'Irak devienne ou non le second front de la guerre contre le terrorisme, une chose est certaine: il n'y aura pas de victoire si Saddam Hussein reste au pouvoir à la fin de la guerre. Comme l'a écrit Eliot A. Cohen, l'un de nos principaux chercheurs en stratégie militaire, dans le Wall Street Journal:

"La guerre contre l'Irak présente ses propres dangers. Certains sont illusoires, "la rue arabe" par exemple, qui ne se soulève jamais comme on le prédit. D'autres dangers sont bien réels, comme les armes chimiques et biologiques. Si les USA ne confrontent pas ce danger, tôt ou tard elle se retrouvera face à la terreur irakienne sur son propre sol. Cela a peut-être déjà été le cas. Mais si les USA se montrent à la hauteur de ce défi, ils pourront commencer à transformer le Moyen-Orient au bénéfice de ses populations dans une région enchaînée. Ceci assurera de manière infiniment plus efficace notre sécurité sur notre propre territoire au long terme."

Selon moi, en avançant la possibilité d'une transformation du Moyen-Orient, Cohen s'attaque directement au centre du problème. Toutes les guerres ont des conséquences auxquelles ceux qui s'y engagent ne s'attendent pas et qu' ils ne souhaitent pas. Mais des grandes guerres ont en général des conséquences encore plus importantes: elles changent le monde. La guerre du 11 septembre sera une de ces grandes guerres si, comme je l'espère, le président Bush la mène avec tout le sérieux nécessaire et conserve pour cela le soutien de la population.

Dans un autre article du Wall Street Journal Eliot Cohen propose que nous la considérions comme la 4ème Guerre Mondiale, le successeur de la guerre froide qu'il appelle à juste titre la 3ème guerre mondiale et qui a selon lui de nombreuses ressemblances avec notre combat actuel:

"La guerre froide fut la 3ème guerre mondiale, ce qui nous rappelle que tous les conflits globaux n'entraînent pas nécessairement le mouvement d' armées de millions d'hommes ni la constitution de lignes de front précises. L'analogie avec la guerre froide toutefois suggère des aspects clés de ce conflit qui est en fait global; c'est-à-dire qu'il implique une combinaison d'actions violentes et non violentes; qu'il nécessitera la mobilisation des savoir-faire, des connaissances, des ressources, sinon celle de grands nombres de soldats; qu'il durera longtemps et qu'il a des bases idéologiques."

Le dernier point que les Américains n'abordent encore que sur la pointe des pieds va au cour du problème. L'ennemi réel dans cette guerre, affirme Cohen, et comme l'explique Daniel Pipes avec autorité et de manière répétitive, n'est pas l'abstraction généralisée du "terrorisme" mais l' islamisme militant. [5]

L'Islamisme militant représente une renaissance de l'expansionnisme par l' épée qui amena la nouvelle religion de son lieu de naissance en Arabie au 7ème siècle jusqu'en Afrique du nord, aux Balkans, en Espagne, et à l'ouest jusqu'aux portes de Vienne en 1680. A l'est il balaya tout jusqu'en Inde, en Iran, en Afghanistan en Indonésie, et en Afrique il pénétra jusqu'au Soudan et au Nigeria.

Nulle part l'Islam ne subit une quelconque forme de modernisation ou de réforme comme en connurent le judaïsme et le christianisme. La seule exception est la Turquie après la première guerre mondiale, sous la direction du laïc Kemal Ataturk. Mais l'espoir que la Turquie représenterait un modèle pour le futur a été déçu. Il est vrai qu'il y a des traditions qui s'opposent, sunnites, chi'ites, wahabites, dans les nombreux états musulmans, mais toutes ces sectes sont également orthodoxes.

Il est vrai que tous les Musulmans ne sont pas des terroristes. Comme dans tout rassemblement d'êtres humains, en tant qu'individus ils peuvent être bons ou mauvais, intelligents ou stupides, gentils ou agressifs. Il serait néanmoins malhonnête d'ignorer le fait que l'Islam ait été un terrain particulièrement fertile pour le terrorisme de notre temps. Cela ne peut que signifier qu'il y a quelque chose dans cette religion qui légitime des gens comme Osama Ben Laden, et c'est bien le cas: l'obligation imposée par le Coran de mener la guerre sainte, la Jihad, contre les "infidèles." Deux mois avant le 11 septembre, un programme sur le réseau arabe al-Jazira, a diffusé un débat sur le sujet: "Ben Laden - le désespoir arabe et la peur américaine." Lors de la conclusion de ce débat, le modérateur dit à son invité qui s'opposait à Ben Laden parce que c'est un terroriste: "je cherche parmi les réactions de nos téléspectateurs celle qui soutiendrait votre position, mais je n'arrive pas à en trouver une seule." Il cita ensuite une enquête d'opinion publiée par un journal koweïtien montrant que 69% des Koweïtiens, Syriens, Egyptiens, Libanais et Palestiniens pensent que Ben Laden est un héros arabe, un combattant musulman de la jihad." Il cita aussi une enquête d'opinion sur le site Internet de la station dans lequel: - "82,7% voient en Ben Laden un combattant du Jihad - 8,8% le considèrent comme un terroriste - et 8,4% ne savent pas. Il y a un consensus du Golfe jusqu'à l'Atlantique. Les gens qui se servent d 'Internet sont la classe éduquée, et si c'est leur opinion, vous pouvez imaginer ce qu'est celle des pauvres, des persécutés, de ceux qui n'ont aucun droit" peut-être 99,9%. [6]

Si ces chiffres sont ne serait-ce qu'approchés, quel espoir y a-t-il de gagner la guerre que nous menons contre l'islamisme militant et le terrorisme qu'il utilise comme arme principale contre nous?

Une réponse est que la défaite de Ben Laden réduira significativement les soutiens dont il bénéficie. Comme il l'a lui-même déclaré: "quand les gens voient un cheval fort et un cheval faible, ils aimeront naturellement le cheval fort." Je prétends qu'une meilleure réponse à cette si difficile question est l'explosion de soulagement et de joie qui devint aussi évidente chez les habitants de Kaboul après que nous les ayons libérés de leurs oppresseurs talibans. Il est certain que ce que nous avons vu à Kaboul démontre à l'évidence que les Musulmans n'aiment pas plus être malmenés et opprimés et battus et tués par des bandits, même des bandits en habits religieux et citant le Coran, que qui que ce soit d'autre. Il est certain qu 'ils ne se réjouissent pas d'être pauvres, d'avoir faim, d'être mal logés. Il est certain qu'ils accueilleront avec plaisir le confort et les facilités dont dispose le monde développé (il suffit de se rappeler la ruée émouvante vers les vidéocassettes dans Kaboul libéré).

Bernard Lewis, le plus grand spécialiste contemporain du monde islamique, fait une observation frappante sur ce sujet: "En général, la bienveillance des gens envers les États-Unis est en proportion inverse des politiques des gouvernements musulmans. Dans des pays comme l'Arabie Saoudite et l'Égypte, dont les gouvernements sont vus comme des alliés des États-Unis, l'ambiance générale est violemment anti-américaine, et il est significatif que la plupart des terroristes pirates de l'air soient venus de ces pays. En Iran et en Irak, dont les gouvernements sont perçus comme anti-américains, l' opinion publique est pro-américaine. La joie manifestée par le peuple afghan libéré des Talibans se verrait à encore plus grande échelle dans ces deux pays."

Cela ne signifie pas que des démocraties libérales pourraient être établies du jour au lendemain dans la "maison de l'Islam" simplement par la force des armes américaines ou de l'exemple américain. Aucune conversion instantanée par l'épée n'est probable. Mais il n'et pas impensable d'espérer des changements majeurs dans cette maison de l'Islam, ou tout au moins dans certaines parties de ce domaine, qui mèneront à la réforme et modernisation tant attendue de l'Islam. Ceci donnera finalement aux musulmans la chance de s'engager à leur tour sur le chemin d'une plus grande liberté, d'une plus grande prospérité, et de faire aussi la paix avec Israël.

Les grandes guerres, je me répète, résultent en un monde transformé de manière imprévisible à leurs débuts. Le Moyen-Orient en est une démonstration. Le Moyen-Orient que nous connaissons aujourd'hui n'a pas été créé par une décision divine et les despotismes misérables qu'on y trouve ne sont pas le résultat d'un processus historique ou naturel irréversible. La plupart de ces états n'ont été créés que depuis moins d e100 ans à partir des ruines de l'empire ottoman battu durant la première guerre mondiale. Leurs frontières ont été définies par les Anglais et les Français victorieux d'un trait de plume souvent arbitraire et leurs peuples malheureux livrés tour à tour à un tyran ou un autre. Il n'y a aucune garantie que ces états dureront dans leur présente forme ni que toute alternative est nécessairement pire.

Dans un long article dans Newsweek Farid Zakaria affirme que le chemin pour "sauver le monde arabe" est que les États-Unis cessent d'avoir "peur d' une alternative pire" qui nous a empêché d'exercer des pressions en vue de réformes politiques et économiques: "Nous ne cherchons pas la démocratie au Moyen-Orient, pas encore. Nous recherchons ce qu'on pourrait appeler les pré-conditions de la démocratie, . un état de droit, les droits individuels, des tribunaux indépendants, la séparation de l'église et de l'état. Nous ne pouvons pas partir de l'hypothèse que ce qui a pris des centaines d'années pour se mettre en place en occident pourra se produire du jour au lendemain au Moyen-Orient."

C'est vrai, et réaliser les objectifs de Zakaria serait un immense progrès. Cependant je ne sis pas d'accord sur l'idée que la démocratie et l'économie libérale ne peuvent croître que sur un sol qui a été cultivé pendant des siècles. En effet, au lendemain de la 2ème guerre mondiale les États-Unis ont réussi à transformer l'Allemagne nazie et le Japon impérial en des démocraties capitalistes en quelques années. Grâce à notre victoire durant la 3ème guerre mondiale un phénomène analogue se produit naturellement en Europe centrale et orientale et même au cour de l'ancien empire du mal. Pourquoi le monde musulman devrait-il toujours être une exception?

Examinons la situation: la campagne contre Al Qaïda nous a amené à renverser le régime taliban, et, que nous le voulions ou non, nous pouvons être forcés à renverser 6 ou7 autres tyrannies dans le monde musulman (y compris cet autre sponsor du terrorisme, l'Autorité palestinienne de Yasser Arafat). Je peux même suivre David Pryce-Jones qui imagine que le tourbillon de la guerre conduira à une mission impériale américaine d'un nouveau genre, dont l'objectif sera l'émergence de nouveaux gouvernements dans la région plus susceptibles de réformer et moderniser leurs pays que les despotismes actuellement en place. Tout comme Pryce-Jones je peux envisager une forme de protectorat américain sur les champs de pétrole saoudiens, car il nous semble de plus en plus étonnant que l'on puisse laisser 7000 princes exercer un tel pouvoir sur nous et sur le reste du monde.

Je réalise que nous sommes jugés à la fois par nous-mêmes et par le reste du monde comme manquant du courage et du savoir-faire nécessaire pour jouer un tel rôle impérial même aussi limité que fut le nôtre durant l'occupation du Japon et de l'Allemagne après la 2ème guerre mondiale. Je dois dire que j'ai moi-même de tels doutes, dont certains proviennent de la nature même de notre nation. De plus, considérant notre longue passivité et inattention face au terrorisme, j'ai peur d'une rechute dans l'apaisement lâche, l' évasion diplomatique et vers un contrôle inefficace des dangers. [7]

Pourtant, étant donné l'impact vers la transformation des guerres majeures, sur les vainqueurs autant que sur les vaincus, qui peut dire ce qui émergera et ce que nous serons amenés à faire au cours de cette 4ème guerre mondiale que nous menons? Quels que soient les contours du monde en général et des pays islamiques en particulier, ils seront très différents une fois la guerre finie. Très différents, et bien meilleurs pour la grande majorité des peuples partout. A moins, en tout état e cause, que les États-Unis ne soient empêchés par leur coalition d'aller de l'avant, ou que le Président ne viole la promesse faite dans un discours magnifique devant le Congrès le 20 septembre, de ne pas faiblir, se fatiguer ni perdre patience jusqu'à la victoire, une victoire qui n'inaugurera pas un "âge de terreur" mais au contraire un "âge de liberté ici et dans le monde entier."



[1] Aviation Week & Space Technology nous a informé que le nom correct de ces bombes surnommées "Big Blue" est BLU-82, et que ce qu'on appelle les bombes coupeuses de marguerites" ne sont pas des bombes mais un type de fusées. Néanmoins ce dernier surnom a pris dans le langage courant.

[2] Aujourd'hui, selon le New York Times, les soupçons d'Emerson et Woolsey ont été admis par les services de renseignements qui, à l'origine, les avaient rejetés en faveur de la théorie des états bandits. Toutefois l' hypothèse de Laurie Mylroie de l'implication de Saddam Hussein reste tout à fait plausible.

[3] La chronologie établie par Caroline Taillandier pour la Middle East Review of International Affairs (MERIA) en décembre 2001 fournit un rapport beaucoup plus détaillé de toutes les attaques terroristes provenant du Moyen-Orient depuis 1970 (consultable sur meria.idc.ac.il). Je me suis appuyé sur ce document pour mon bref résumé, ainsi que sur "Attaques terroristes contre les Américains", programme de la série Frontline de PBS (télévision publique américaine) en liaison avec une de ses émissions d' après le 11 septembre, visible sur (www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/shows/target/etc/cron.html). Une autre liste couvrant une période plus large, a été récemment établie par le département d'état américain ( www.state.gov/r/pa/ho/pubs/fs/index.cfm ). Son titre est "Incidents terroristes significatifs 1961-2001." Cette compilation n'et pas limitée aux attaques émanant du Moyen-Orient ou contre les États-Unis, mais elle n'inclut pas d'information sur les ripostes à ces attaques. Elle omet également de manière incompréhensible des incidents terroristes majeurs comme "septembre noir" en Jordanie en 1970 et une série d'attaques par le FPLP vers la fin des années 60.

[4] Les 5 autres étaient l'Iran, l'Irak, la Libye, le Soudan, la Syrie.

[5] Voir l'article récent de Pipes "Qui est l'ennemi?" dans Commentary de janvier. Cohen et Pipes ne traitent pas la question des relations entre Saddam Hussein et l'Islamisme militant. Mais David Pryce-Jones, dont le livre Le Cercle Fermé (1989, récemment republié en livre de poche par Ivan Dee avec une nouvelle introduction postérieure au 11 septembre) est l'un de nos meilleurs livres sur les Arabes , en a dit ce qui suit: "Pour Saddam, Ben Laden est un fanatique religieux du genre qu'il pend généralement à l' échafaud. Pour Ben Laden Saddam est un laïque, un apostat. Mais ils partagent la haine de l'Amérique, . et ils cherchent sa destruction." A cela j'ajouterai que Saddam, comme l'OLP, joue la carte de l'islamisme chaque fois que cela lui convient.

[6] Bien d'autres extraits de ce débat, dont je n'ai cité qu'une toute petite partie, sont disponibles sur le site web de MEMRI, Middle East Media and Research Institute, ( www.memri.org/sd/ SP31901.html ).

[7] Cette histoire est largement documentée par Gabriel Schoenfeld dans "Le 11 septembre aurait-il pu être évité?" (Commentary, December 2001). Il y a aussi la déclaration de Michael A. Sheehan, le dernier sous-secrétaire d'Etat de Clinton pour le contre-terrorisme, cité par Gellman dans ses deux articles du Washington Post: "Le jugement collectif des Américains, et pas seulement celui de l'administration Clinton, était que l'impact du terrorisme était à un niveau acceptable."

NORMAN PODHORETZ, directeur éditorial de Commentary et professeur associé de l'Institut Hudson est l'auteur de "My Love Affair with America" (Mon histoire d'amour avec l'Amérique), son dernier livre publié par Free Press.

© Commentary Magazine, février 2002.