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De bateau en espions, l’information chavire

Catherine Leuchter
Responsable de la commission média du CRIF Midi-Pyrénées
mercredi 13 mars 2002

Le Monde est un quotidien sérieux.

Et Sylvain Cypel est un journaliste opiniâtre.

De sorte que lorsqu’il traite un sujet, il prend soin de bien se renseigner.

Ils sont partout

Un " rapport d’enquête " américain de juin 2001 mettrait en cause un vaste réseau d’espionnage israélien aux Etats-Unis. La chaîne américaine de télévision Fox News en fait un reportage en décembre 2001. Et le site Internet français Intelligence Online s’en fait le rapporteur, citant ledit rapport de 61 pages (dont Le Monde s’inspirera, en prenant soin de transformer les conditionnels en indicatifs).

Alors notre journaliste combatif s’en va décrocher son téléphone, joint la Fox News, à trois reprises nous précise-t-il (quel sérieux !) pour avoir les cassettes de son émission.

Il ne l’obtient pas, mais, par un coup de magie dont on ignore les ficelles, Le Monde dit avoir pris connaissance du script intégral de l’enquête, remis au Ministère américain de la justice.

Cela ne suffisant pas - tout de même, Le Monde est un journal sérieux — le célèbre quotidien français obtient d’autres informations non contenues dans le rapport (De qui ? Nous ne le saurons pas, nous ne sommes pas dans le secret des Dieux, nous).

Donc on y va allègrement, on rédige un long article où l’on nous donne tous les détails de ces 140 Israéliens se faisant passer pour des étudiants (en Beaux-Arts en plus, ce n’est pas sérieux !) ; qui comme par hasard se trouvaient dans les mêmes villes que les terroristes du 11 septembre ; qui comme par hasard étaient liés à des sociétés israéliennes prestataires d’administration dont l’activité — téléphonie, logiciel informatique — permet d’intercepter et d’enregistrer des informations ; qui comme par hasard avaient des liens avec des diplomates israéliens ; comme par hasard, ils venaient d’effectuer leur service militaire, certains dans des services de renseignement (Monsieur Cypel, tous les Israéliens effectuent deux ou trois ans de service — Israël est en danger permanent, savez-vous — et presque tous voyagent longuement ensuite, on peut les comprendre).

Seuls regrets dans son parcours du combattant de l’information, les services du Premier ministre israélien n’ont pas répondu à ses questions, et le FBI n’a pas voulu faire de commentaires.

Le FBI justement.

Voilà son porte-parole, Bill Carter, qui déclare à l’AFP (dépêche du 5 mars 2002) : " Cette affaire de réseau d'espionnage israélien n'en est pas une. Aucun Israélien n'a été accusé d'espionnage par le FBI ou le département de la Justice sur ce sujet ".

Il ajoute que les étudiants israéliens ont tout simplement été expulsés car soit leur visa avait expiré, soit ils travaillaient sans permis de travail.

Ce que confirme le porte-parole de l'IMS (le Service d’Immigration et de Naturalisation), Russell Bergeron : " Il s'agit de dossiers normaux, des dossiers de routine. Je n'ai pas connaissance de quelque question d'espionnage que ce soit en relation avec ces individus ".

Une bête histoire de visa en somme.

Le Washington Post nous en dit plus. D’une part, la porte-parole du Ministère de la Justice, Susan Dryden, déclare : " Le Ministère ne possède actuellement aucune information qui étayerait ces informations largement diffusées concernant des étudiants en art israéliens impliqués dans une affaire d'espionnage ".

D’autre part, et cela devient intéressant, de nombreux responsables ont dit que ces allégations à propos d'une vaste enquête américaine concernant des espions israéliens, avaient apparemment été véhiculées par un employé isolé de la DEA (Service de lutte contre la drogue) qui serait en colère en raison du fait que ses thèses n'aient pas été retenues.

Cet agent frustré de la DEA, n'étant pas d'accord avec les experts en renseignements de la CIA et du FBI qui avaient exclu qu'il s'agissait d'espionnage, avait apparemment filtré à la presse un mémorandum qu'il a lui-même rédigé.

Le site Intelligence Online s’est donc inspiré de ce factice rapport de 61 pages.

Gros flop pour Le Monde.

Ils sont comploteurs

Cela nous rappelle une histoire déjà ancienne. Ancienne car elle s’est passée le 3 janvier 2002, et au rythme où vont les événements au Proche-Orient, c’est déjà de l’antiquité.

Rappelez-vous. Un bateau transportait 50 tonnes d’armes offensives, il portait le joli nom de Karine. Karine A même (y aurait-il des Karine B, C, D…. ?).

L’armée israélienne l’a intercepté. Il venait d’Iran et allait voir ce qui se passait du coté des Palestiniens.

C’est l’occasion pour Le Monde de faire usage de deux procédés (1) dont il est coutumier (n’étant en cela malheureusement pas le seul, loin s’en faut).

Tout d’abord, il s’agit de bien prendre soin de ne citer aucun Israélien, mais de donner au contraire la parole à un maximum de Palestiniens, ce qui permet en outre de servir les conclusions auxquelles le quotidien veut nous amener (mais ce n’est pas lui qui le dit, il ne fait que donner la parole…).

Le Monde du 5 janvier cite un conseiller d’Arafat : " Nous n'avons rien à voir avec cela. C'est de la propagande israélienne destinée à saboter la mission de M. Zinni (2) " ; ainsi que le Porte-parole iranien du ministère des Affaires étrangères : " La République islamique d'Iran ne collabore pas militairement avec l'Autorité palestinienne. Régulièrement, le régime sioniste avance des allégations sans fondement et profite indûment de l'indifférence de la communauté internationale à l'oppression des Palestiniens pour intensifier ses actions inhumaines ".

Ce n’est pas parce que les Israéliens ne s’expriment pas. Le journal aurait pu par exemple citer Pérès, qui déclare : "  l’interception du navire était un événement décisif pour l’Autorité palestinienne qui devrait effectuer un choix. Ils ne peuvent pas jouer à ce jeu indéfiniment. Ils doivent décider s’ils soutiennent le terrorisme ou s’ils le combattent ".

Mais non.

Ce qui nous amène à l’autre procédé dont Le Monde est friand : insérer dans ses articles des allégations qui n’ont rien à voir avec le sujet traité, des scories qui n’ont d’autre but que de matraquer des idées reçues (actions inhumaines, blocus et arrestations sous prétexte d’impératifs de sécurité inexistant…car jamais le quotidien n’explique l’origine de ces blocus et arrestations ni qu’ils permettent de déjouer 80% des attaques perpétrées contre Israël).

Le Monde du 5 janvier donne la voix à Arafat : " les agissements de l'armée israélienne, qui renforce le blocus des zones palestiniennes, multiplie les arrestations et les incursions en zones autonomes en prétextant des impératifs de sécurité inexistants - qui donnent une fausse image de la situation sur le terrain ".

Au fil des jours, Le Monde va faire de plus en plus fort.

Le 7 janvier, il titre : " Israël organise un vaste battage médiatique autour du bateau d’armes arraisonné ", faisant référence à la conférence de presse organisée à Eilat où étaient invités plusieurs diplomates pour constater du chargement amical du Karine A.

C’est drôle. Quand l’armée détruit des maisons à Gaza parce qu’elles abritent des tunnels servant au trafic d’armes entre l’Egypte et la bande de Gaza, on reproche aux Israéliens de ne pas montrer les images pour le prouver.

Mais quand il montre, on parle de battage médiatique.

Mais ce n’est pas tout, chers lecteurs du Monde, nous allons en rajouter une couche. Un autre article du 7 janvier s’intitule : " La Llyoyd’s list conteste la version israélienne ".

La Llyod’s list est une publication londonienne qui fait autorité en matière de transport maritime, nous dit le quotidien. Et selon cette publication, le Karine A ne serait pas iranien, mais irakien. Et si le vaisseau appartient toujours au riche irakien, il ne peut être la propriété d’intérêts palestiniens selon Le Monde.

Il faut attendre les 3 dernières lignes de l’article (sur les 25) pour lire que, tout de même, " les milieux de transport maritime londonien soulignent que ce type de petit cargo a pu facilement changer de propriétaire depuis le 12 septembre… ".

Que ne ferait pas Le Monde pour blanchir Arafat ?

Arrive le 8 janvier, qui suit logiquement le 7 janvier.

Est arrivée dans toutes les agences de presse l’interview du capitaine palestinien du bateau, Omar Akawi. Arrêté avec l’équipage, composé majoritairement de Palestiniens, il témoigne devant les caméras de la deuxième chaîne israélienne, de Fox TV et de Reuters.

Extraits : " Je suis un conseiller des affaires maritimes du ministère des transports de Autorité palestinienne ; je fais parti du Fatah depuis 1976 ; le trafic [d’armes] était supervisé par un officiel palestinien, Adel Awadallah (appelé aussi Adel Mughrabi), bras droit d’Arafat, qui a ordonné d’embarquer les armes sur la côte iranienne. L’opération était suivie par le chef de la marine palestinien, Fathi al-Razem (par ailleurs le responsable du trafic d’armes d’Arafat depuis les années 70).

A la question de savoir si Arafat était au courant de l’opération, Akawi hausse les épaules : " je sais que les armes étaient destinées à la Palestine " dit-il, " non au Liban ou au Hezbollah ".

Akawi pensait qu’après l’appel d’Arafat du 16 décembre dernier pour un cessez-le-feu, il s’attendait à voir sa mission stoppée (il était alors à mi-chemin). Cependant, Awadallah lui dit de poursuivre son chemin.

Akawi suppose que les armes proviennent du Hezbollah, le parti chiite libanais financé par l’Iran.

Il devait débarquer dans un port égyptien où la cargaison devait être répartie en plusieurs petits bateaux et amenée jusqu'à la côte de Gaza. Des petits navires auraient du venir à ma rencontre et décharger la marchandise. Je sais qu'ils devaient se rendre en Palestine ".

Le Monde, puisqu’il s’agit de lui, dispose en Une, bien visible, le début de l’article, dans lequel on peut lire la phrase suivante : Sharon, avec l’affaire du Karine A, cherche à décrédibiliser Arafat…. ".

A croire que cette histoire est montée de toutes pièces, les Juifs sont de vieux comploteurs…

Ce que retient Le Monde des déclarations d’Akawi ?

" les déclarations d'Omar Akawi ne répondent pas à la question de savoir qui est le commanditaire du chargement de 50 tonnes d'armes ".

Au niveau de la sémantique, il est très intéressant de constater que l’interview donnée par Akawi, donne lieu dans l’article du Monde à des verbes au conditionnel : " Le responsable de l'opération serait un officiel palestinien basé en Grèce connu sous le nom de Adel Mougrabi [alias Adel Awadallah]. Les armes auraient été chargées sur l'île iranienne de Kish, dans le Golfe, avec l'aide d'un membre du Hezbollah libanais ".

Dans l’article, il y a un sous-titre en lettres capitales : " DÉMENTI CATÉGORIQUE ", suivi de la phrase suivante : " A la question de savoir si l'Autorité palestinienne en est le commanditaire, Omar Akawi a répondu : Je ne sais pas ".

Pour un démenti catégorique, c’est un démenti catégorique !

 

Mais où va Le Monde ?

S’il veut tellement faire l’original et nous asséner des scoops proche-orientaux, oserions-nous lui suggérer des sujets muets dans les médias, tels que l’apologie du terrorisme et du martyr dans les manuels scolaires palestiniens, à la télévision palestinienne, les propos " cachés " des leaders palestiniens appelant au Jihad (pas les propos qu’ils professent devant les diplomates occidentaux, quand ils sont soudainement épris de paix et de justice) ? Et aussi toutes ces déclarations palestiniennes que l’on lit dans leurs journaux, et qui attestent du déclenchement programmé de l’Intifada, de la montée calculée du terrorisme, de la collusion entre les groupes islamiques (Hamas, Jihad islamique) et le parti d’Arafat, le Fatah ? Des barrages qui ont empêché tant d’actes meurtriers ? Des ambulances du croissant rouge qui transportent des armes et des terroristes déguisés en médecin ? Ou de ce camion de légumes qui cachaient des roquettes ? Des incursions israéliennes en territoires palestiniens qui ont mis à jour des fabriques et des trafics d’armes ? De la corruption des leaders palestiniens, de l’état de misère économique et sociale dans lequel ils laissent leur peuple ? De l’antisémitisme arabo-musulman en Europe ?

Mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

 

 

  1. : Est-il nécessaire de préciser qu’il s’agit de procédés de désinformation ?

(2) : La venue de l’envoyé américain au Proche-Orient était proche, ce qui fut d’ailleurs l’occasion pour l’AFP de titrer ainsi sa dépêche du 4 janvier : " Israël complique la mission de Zinni ". Alors que, rappelons-le, il s’agissait de parler du Karine A. Et que Reuters et Associated Press titraient respectivement : " Tsahal saisit 50 tonnes d’armes destinées aux Palestiniens " et " L’armée israélienne dit avoir saisi 50 tonnes d’armes à destination des territoires palestiniens ".